Déc 5, 2011 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur Gilbert M. nous donne l’occasion de voir ici une pièce très étonnante mais absolument remarquable : l’Écorché de cheval, du sculpteur Isidore Bonheur.

« Écorché : n.m. Beaux-Arts. Statue ou dessin représentant un homme ou un animal dépouillé de sa peau pour l’étude » in Le Petit Larousse.
Je n’exposerai pas à nouveau la vie incroyable de la famille Bonheur, en particulier pas celle, fort discrète apparemment, de celui que sa sœur Rosa appelait « Mon vieux Dodore » et qui, pour l’anecdote, était notamment chargé par elle de descendre et remonter chaque jour dans l’appartement une brebis domestiquée, comme on le ferait aujourd’hui pour un chien. Si vous voulez en savoir plus sur cette lignée d’artistes, il faut vous reporter à ma note relative à l’excellent « Rosa Bonheur » de Marie Borin.

Isidore Bonheur, qui savait tout modeler ou presque – ce qui le rapproche un peu de Frémiet – est particulièrement connu pour ses chevaux, toujours magnifiques. Ils atteignent d’ailleurs souvent des sommets en ventes publiques. A titre d’exemple parmi les touts derniers résultats : « Le Grand Jockey » (longueur : 75 cm) a été adjugé à près de 11 000 Euros frais inclus à New York le 19 octobre dernier. Mais à mon sens ses plus belles pièces sont ses magnifiques étalons ni montés ni même sellés, statiques mais pleins d’élégance et de puissance, comme ce grand pur-sang (longueur : 49 cm) adjugé à près de 8500 Euros frais inclus par Christie’s à Londres le 8 mai 2009.

Pour réaliser de telles merveilles, Isidore avait forcément une excellente connaissance de l’anatomie des équidés. Était-elle essentiellement livresque ? Allait-il plutôt réaliser des observations aux abattoirs ? On peut le penser car sa sœur s’y rendait, ce qui justifia sa demande d’autorisation à la Préfecture de pouvoir « s’habiller en homme », autrement dit de pouvoir mettre un pantalon, pour des raisons de discrétion vis-à-vis de la population très masculine de ces lieux et par commodité.

Isidore a donc réalisé cet écorché étonnant. A vrai dire, c’est un écorché partiel, mais on y reconnaît tous les muscles et même les tendons et, par endroit, les veines.
Isidore Bonheur n’est pas le seul à s’être attaqué à ce sujet : parmi d’autres, citons Géricault (1791-1824), avec qui Barye assista à la dissection d’animaux sauvages au Jardin des plantes, et qui modela lui aussi un Écorché de cheval. Isidore Bonheur a peut-être été inspiré par les incroyables pièces anatomiques de Honoré Fragonard (1732-1799) cousin du peintre Jean Honoré Fragonard, en particulier de son « Écorché d’un cheval et de son cavalier ». Il s’agit là de réalisations à la limite de la médecine et de l’art par les attitudes dramatiques intentionnellement données aux sujets. Pour en savoir plus, reportez-vous par exemple à Wikipedia :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Honor%C3%A9_Fragonard
Plus près de nous et bien postérieur à I.Bonheur, André Arbus a réalisé en 1972 un Écorché de cheval visible à Villeneuve d’Ascq, mais dans un style beaucoup plus moderne.

Il est extrêmement difficile de donner une estimation pour une telle pièce, aussi atypique. Le thème peut radicalement rebuter certains collectionneurs ou au contraire ravir des passionnés d’équitation. Lorsque je donne des estimations, je le fais de manière intuitive, d’après mon expérience, puis je fais quelques recherches de résultats de vente pour les vérifier. Cette fois, j’ai dû directement faire ces recherches, même si l’un de mes critères a priori, finalement assez pertinent dans la majorité des cas (« est-ce que j’aimerais posséder cette pièce ? »), était très favorable.

Je suis tombé sur deux résultats intéressants car ils donnent des chiffres élevés bien que les deux ventes soient très différentes : l’une à Londres en 1998, l’autre à Deauville en août 2011. Notre Écorché a été adjugé à l’équivalent de 10 500 Euros dans le premier cas et à 6500 Euros dans le second. Je pense que ce sujet, assez grand (36 cm de long) devrait pouvoir renouveler le chiffre de Deauville, soit 6 500 Euros, dans une belle vente sur le thème animalier ou, mieux, de l’équitation (Deauville, Saumur ou autre).

La présence de la marque du fondeur Peyrol, mari de Juliette Bonheur et donc beau-frère de Rosa et Isidore, est un facteur certain de valorisation d’un bronze de ce type mais notre internaute n’en parle pas. On la trouve généralement sur la tranche de la terrasse – le socle – où il est simplement écrit en tout petit : « PEYROL »

Un dernier point : sur les premières photos envoyées par M.Gilbert M., le bronze présentait de curieuses traces blanches dans les creux. Était-ce du plâtre ? Difficile de le dire sur photo. Monsieur M. a finalement nettoyé son bronze – ce qui se fait très simplement avec un peu de savon à l’eau tiède, puis il faut le cirer – et le blanc a disparu : il s’agissait d’anciennes traces de savon mal rincées !
Vous avez un bronze animalier et vous souhaitez en savoir plus sur son auteur, son histoire, sa valeur ? Envoyez-moi des photos très nettes (vue d’ensemble, signature, marque éventuelle de fondeur, dessous du socle) à damiencolcombet@free.fr. Il est impossible de fournir un avis sans photo nette.
Nov 29, 2011 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur Patrick C. a réalisé de très belles photos, particulièrement nettes, d’un bronze d’Emmanuel Frémiet. Il nous dit n’avoir aucun doute sur son authenticité mais en demande une estimation.

J’ai parlé à plusieurs reprises sur mon site d’Emmanuel Frémiet (1824-1910), sans doute LE plus grand sculpteur animalier français, qui savait tout faire : de l’archange Gabriel (placé au sommet du Mont-Saint-Michel) au cavalier romain, du canard au héron, de Washington à Etienne Marcel, du chameau au chien de chasse. En feuilletant « La main et le multiple« , édité par le Musée des Beaux-Arts de Dijon et le Musée de Grenoble, on reste totalement confondu par l’abondance et la diversité de son oeuvre.
En se référant à cet ouvrage, on apprend précisément que le titre exact (et assez long…) de l’oeuvre est « Centaure Térée emportant dans son antre, vivant et se débattant, des ours pris dans les montagnes de l’Hémus », et qu’il fut montré pour la première fois en 1861, en plâtre.

Mes – rapides – recherches sur internet relatives au centaure Térée n’ont rien donné : il y est question de Térée, qui fut transformé en… huppe mais qui n’était pas un centaure, ou bien des centaures en général, mais c’est tout. Les centaures, à l’exception de quelques-uns dont Chiron, étaient des êtres brutaux et représentaient pour les Grecs les appétits animaux. Si un érudit helléniste nous lit, je serais heureux d’en savoir plus sur Térée et sa passion pour les ours vivants…

Frémiet réalisa en fait plusieurs fois cette scène, avec des différences notables. Celle ici présentée est bien la première, éditée en bronze probablement en 1863. La seconde fut éditée en 1900 : Térée a de plus grandes oreilles, les coudes écartés et l’ours est soulevé plus haut que dans la première version.
Cette oeuvre fut violemment critiquée à son apparition, le centaure ne semblant pas être un « animal » digne d’être représenté en sculpture, ce qui est assez absurde. Antoine-Louis Barye représenta dans les années 1850 un « Thésée combattant le centaure Biénor » qui connut un grand succès. A l’entrée du Parc de la Tête d’Or à Lyon, on peut voir une Centauresse embrassant un faune, oeuvre du sculpteur Augustin Courtet et datant de 1848. Ce bronze a malheureusement une patine assez laide qui lui donne l’air d’être en plastique…
Les dimensions de ce bronze sont officiellement les suivantes : 36,8 cm de haut, 38,2 cm de long et 15,5 cm de profondeur.

On retrouve ici le souci du détail de Frémiet : les griffes de l’ours, les traces laissées sur le sol par ses pattes arrières traînant sur le sol, la gueule du fauve, l’air résolu et sûr de lui du Centaure…

Monsieur C. indique que la queue a été cassée et bien réparée. En réalité, il s’agit du montage d’origine, à clavette. Le dessous du socle montre bien qu’il s’agit d’une pièce ancienne.

On retrouve de temps à autre ce bronze dans les ventes aux enchères. Curieusement, sa cote n’est pas aussi élevée qu’on pourrait le penser. Il me semble que la raison vient du fait que les scènes mythologiques sont passées de mode. Il faut dire que l’enseignement du latin et encore plus du grec est en voie de disparition et que cette riche culture tend hélas à s’effacer des mémoires. Pas partout heureusement, et je connais une petite fille de 11 ans qui vient de terminer le récit des douze travaux d’Hercule et a trouvé cela passionnant ! Au fait, combien de travaux d’Hercule sauriez-vous citer ?

Pour en revenir à notre bronze, j’ai noté qu’il avait été adjugé à Drouot en 1996 pour l’équivalent de 3300 Euros et, plus récemment, à Louviers en mars 2008 à 2800 Euros.
Je considère pour ma part qu’un tel bronze devrait plutôt être estimé autour de 6 000 Euros. Toutefois, mis en vente et estimé à 6000 ou 7000 Euros, il a été plusieurs fois invendu. Il faut donc croire, malheureusement, qu’il serait adjugé probablement autour de 3500 Euros.
Vous avez un bronze animalier et vous voulez en connaître l’histoire et celle de son auteur, sa valeur ?
Envoyez un mail à damiencolcombet@free.fr accompagné des dimensions exactes et de photos très nettes (vue d’ensemble, dessous du socle, signature de sculpteur, le cas échéant du fondeur) et je vous répondrai.
Juin 13, 2011 | • La valeur d'un bronze ancien
Il y a quelques années (20 ?), une affaire de faux passeport d’un homme politique a donné lieu à l’apparition dans les médias d’une insupportable expression utilisée à tout bout de champ et de façon inappropriée : « vrai-faux ». Désormais, on n’entend plus faux, mais « vrai-faux » en permanence : un « vrai-faux » alibi, un « vrai-faux » document, une « vraie-fausse » information… Cela ne veut rien dire.
Ceci étant dit, je vais vous parler ici d’un faux faux bronze !
Un ami a acheté, lors d’une vente aux enchères, un taureau couché de Rosa Bonheur. Il me l’a montré car il était très sceptique sur l’authenticité de cette pièce.

Effectivement, plusieurs éléments étaient très troublants : d’abord une patine grisâtre curieuse, comme si la pièce était en… zinc ; ensuite, une ciselure très sommaire ; et encore, le dessous du socle gris foncé uni ayant une allure trop neuve ; enfin et surtout des dimensions anormales, puisque la longueur de cette pièce, telle que mentionnée dans les livres, est de 27 cm alors que le bronze que nous avions entre les mains mesurait 29 cm. Un écart de 2 cm soit près de 10% est trop important pour qu’il s’agisse d’une erreur de mesure. La signature – Rosa B – était en revanche bonne.

Cet ami a exposé ces faits au commissaire-priseur qui, honnête, lui a immédiatement proposé de reprendre la pièce et de le rembourser, puisque le bronze était annoncé comme « Bronze de Rosa Bonheur » et non « Bronze d’après Rosa Bonheur ». Il a toutefois marqué son étonnement puisque ce bronze venait d’une succession un peu ancienne : « cette pièce n’est peut-être pas une fonte d’époque, mais elle date sans doute des années 1950 » a-t-il fait remarquer.

Nous avons donc commencé par nettoyer soigneusement ce bronze, très encrassé. Première découverte : les détails sont bien présents, ce qui se voit sur la queue, l’œil du taureau, le chanfrein.
Deuxième opération : cirage. Un petit tour à la fonderie nous a permis de chauffer légèrement le bronze avant de le cirer, ce qui fait davantage pénétrer la cire. Et là, la patine est devenue superbe, tout à fait identique à un autre taureau de Rosa Bonheur – debout celui-ci – que possède également cet ami. On était alors en présence d’un beau bronze… sauf qu’il mesurait 2 cm de trop !

C’est le livre de référence « Les Bronzes du XIXème » de Pierre Kjellberg qui a apporté la clé de ce mystère, à l’article Rosa Bonheur : « Des sujets différents, certains tirés par d’autres fondeurs que Peyrol, ont été présentés en 1973 à la galerie des Arts décoratifs, à Lausanne, dans le cadre de l’exposition Les Animaliers du XIXème siècle. Il s’agit de Bélier couché 9,5 x 22,5 cm […], Taureau beuglant 15 x 22 cm, Taureau couché 15 x 29 cm ».
Et voilà, nous étions en présence d’une de ces pièces, ou au moins identique à l’une d’elles.

A peine cet article terminé, je découvre qu’à Boulogne/mer, le 25 juin prochain (2011 donc), sera mis en vente un Taureau couché de Rosa Bonheur, fondu par Peyrol, son beau-frère, donc au-dessus de tout soupçon de copie ou surmoulage – les bronzes de Rosa et Isidore Bonheur fondus par Peyrol sont les plus recherchés – et dont la longueur est annoncée comme faisant 28,5 cm !
Voici qui illustre encore une fois la très grande difficulté à s’y retrouver entre les vrais et les faux bronzes, les exemplaires authentiques, les fontes d’atelier, les bronzes « d’après.. », les surmoulages, les fontes tardives… Et finalement, comme dans d’autres domaines, il n’y a qu’en « pratiquant » énormément, autrement dit en observant de très très nombreuses pièces, que l’on peut se faire une idée de l’authenticité d’une pièce.
Et cet ami a conservé son taureau couché, ce qui lui a permis de posséder les 3 taureaux que Rosa Bonheur a réalisés : Taureau marchant, Taureau beuglant et notre Taureau couché.
Mai 9, 2011 | • La valeur d'un bronze ancien
Mme Guillemette de Q. m’a adressé de belles photos d’un bronze charmant signé Emmanuel Frémiet. Elle s’interroge sur l’étonnant harnachement du cheval et la présence d’un chat sur le dos de celui-ci.
Les dimensions de ce bronze sont les suivantes : 21,5 cm de large x 22 cm de haut x 6 cm de profondeur. Elle a remarqué un tout petit chiffre gravé sur la terrasse : « 45 ».

J’ai déjà parlé sur ce site d’Emmanuel Frémiet (1824-1910), qui est selon moi le plus talentueux, le plus prolifique, le plus grand sculpteur animalier. Son oeuvre est d’une incroyable richesse et ne se limite d’ailleurs pas aux animaux. Il a réalisé des œuvres aussi diverses et pittoresques que « Canards se disputant un rat », « Pan et les oursons », « George Washington », « Bertrand Du Guesclin à cheval », « Orang Outan et sauvage de Bornéo », « Gorille enlevant une femme », « Éléphant pris au piège »… La liste est interminable !
Pour vous en convaincre, cherchez « Frémiet » (photos) sur internet.

Il existe peu d’ouvrages sur ce génie ultra-perfectionniste. Je recommande tout particulièrement « La main et le multiple » édité par le Musée des Beaux-Arts de Dijon et le Musée de Grenoble, mais hélas les photos sont en noir et blanc et, s’il est d’une très grande richesse, cet ouvrage pâtit un peu d’une mise en page aride.
Revenons à notre petit cheval.
Son titre exact est donc « Cheval de saltimbanque 2ème version ». Selon le livre précité, Frémiet aurait été séduit par un petit cheval de foire. Il « le pista jusqu’à Senlis pour finalement l’acheter à son propriétaire avec tout son harnachement et le ramener à son atelier à deux heures du matin« .
Dans la 1ère version, créée en 1849, le cheval portait sur son dos une chouette. Il fut exposé au Salon de 1859 mais fut détruit par un malveillant, dans l’atelier de Frémiet boulevard de Longchamp. On imagine la tristesse du sculpteur face ce geste imbécile. Heureusement, il en avait gardé une esquisse et put le refaire, cette deuxième version étant légèrement modifiée : le chat a remplacé la chouette et la queue du cheval est coupée.
Sur la selle, on distingue deux marionnettes, la tête sous un bonnet et les jambes faites de petits morceaux de bois fin. Pour bien apprécier la finesse des détails, il faut réaliser que le chat mesure en tout 5 cm de haut !

Voici un extrait du commentaire fait par Baudelaire sur la version n°1 présentée au Salon de 1859 :
« Si M. Frémiet me dit que je n’ai pas le droit de scruter les intentions et de parler de ce que je n’ai pas vu, je me rabattrai humblement sur son Cheval de saltimbanque. Pris en lui-même, le petit cheval est charmant ; son épaisse crinière, son mufle carré, son air spirituel, sa croupe avalée, ses petites jambes solides et grêles à la fois, tout le désigne comme un de ces humbles animaux qui ont de la race. Ce hibou, perché sur son dos, m’inquiète (car je suppose que je n’ai pas lu le livret), et je me demande pourquoi l’oiseau de Minerve est posé sur la création de Neptune ? Mais j’aperçois les marionnettes accrochées à la selle. L’idée de sagesse représentée par le hibou m’entraîne à croire que les marionnettes figurent les frivolités du monde. Reste à expliquer l’utilité du cheval qui, dans le langage apocalyptique, peut fort bien symboliser l’intelligence, la volonté, la vie. ».

Frémiet a sculpté un très grand nombre de chevaux, mais à la différence d’un Pierre-Jules Mêne ou d’un Isidore Bonheur, qui les représentaient volontiers en liberté ou au moins non montés, la plupart de ceux de Frémiet servent de monture, que ce soit à un cavalier romain ou gaulois, à Jeanne d’Arc, Napoléon, au terrible Tamerlan (sous sa monture, s’empile des crânes humains), à Bolivar, Saint Georges, François Ier, etc, etc. Ces chevaux sont souvent majestueux, bien campés – attitude que l’on retrouve dans le cheval de Saltimbanque – puissants. On devine l’effort du cavalier pour les retenir. Détail amusant, on retrouve sur plusieurs pièces cette terrasse en pente que l’on voit ici et qui surélève le train avant de l’animal.

C’est une très belle pièce, rare. Le Musée de Dijon en possède un exemplaire.
Je n’ai vu ce cheval de Saltimbanque qu’une seule fois en vente, il n’y a pas très longtemps, et il a été adjugé 1500 Euros frais compris, ce qui est selon moi inférieur à sa valeur. Une aussi belle pièce, surtout avec une belle patine comme cet exemplaire, devrait partir à 2500 Euros au moins.
Vous avez un bronze animalier et vous voulez en connaître la valeur ? Envoyez-moi des photos très nettes de l’ensemble, de la signature, de l’éventuelle marque du fondeur, du dessous du socle à : damiencolcombet@free.fr
Mar 11, 2011 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur O. m’a envoyé il y a déjà plusieurs semaines – je reçois de très nombreuses demandes d’avis sur des bronzes et j’y réponds toujours, mais je prends parfois du retard – d’excellentes photos d’une pièce signée Moigniez. Je souligne la qualité des clichés car il est difficile de donner un avis sur photos, mais si elle sont de mauvaises qualités, floues, cela devient impossible.

Jules Moigniez est né à Senlis en 1835 et mort à Saint-Martin-du-Tertre (Seine-et-Oise) en 1894. Son père était doreur de métaux. Jules fut élève de Paul Comolera (1818-1897), grand sculpteur spécialisé dans les oiseaux. On voit souvent, de Comolera, une jolie petite oeuvre quoique un peu triste : un moineau mort couché sur le dos.
Moigniez exposa sa première scène lors de l’Exposition universelle de 1855 (à 20 ans !) : « Chien braque arrêtant un faisan« . Il exposa ensuite régulièrement au Salon, de 1859 à 1892. Il connût un très grand succès, tant en France qu’en Angleterre et même aux Etats-Unis, y exportant nombre de ses œuvres. Face au succès de son fils, son père créa spécialement une fonderie pour lui ; une grande partie des œuvres furent donc fondues « en famille ».
Très malade, Jules Moigniez s’est suicidé en 1894.

Dans le « Dictionnaire illustré des sculpteurs animaliers » du Dr.Hachet (Editions Argus Valentines) comme dans « Les bronzes du XIXème siècle » de P.Kjellberg (Editions de l’Amateur), il est dit que les appréciations sur ses œuvres sont assez contrastées : certains admirent le très grand travail de ciselure, tandis que d’autres considèrent qu’il est poussé à l’excès.
Est-ce pour cela que Moigniez est sensiblement moins coté que d’autres illustres sculpteurs animaliers du XIXème siècle ? Par seulement, me semble-t-il. je trouve qu’il y a chez beaucoup d’œuvres de Moigniez un manque de vie, un aspect trop souvent figé, voire même parfois un peu caricatural. Ce n’est pas vrai de tous ses bronzes, mais un certain nombre, en particulier les chiens et les chevaux, ont une allure raide et manquent de naturel. D’une certaine façon, les bronzes de Moigniez n’ont pas la force de ceux de Barye ni l’exactitude de ceux de Mène.
Revenons au bronze de Monsieur O. Il représente donc une scène d’affrontement entre une petite belette et un coq faisan. Difficile de dire qui a attaqué l’autre car le volatile a sûrement des comptes à régler avec le petit carnivore qui vole les œufs et sait se montrer très féroce, mais la belette, malgré sa petite taille, pourrait bien être tentée de sauter au cou de l’oiseau et de le saigner !

La signature en écriture cursive est bien caractéristique de Moigniez. Le dessous du socle révèle un montage un peu hétéroclite fait d’écrous et de clavettes, tout à fait ancien.

Le bronze est ici posé sur une pendule tout à fait neutre et dont on voit bien qu’elle est destinée à ne pas nuire au sujet qui la surplombe. Je ne sais qui produisait les pendules de ce type, mais je les ai souvent vues servant ainsi de socle aux bronzes. Cette semaine encore, j’en ai vu une identique supportant un joli petit bronze de Delabrierre.
Le modèle initial du faisan et de la belette a été sculpté en 1864. Moigniez avait donc 29 ans. L’artiste était visiblement tout à fait confirmé à cette date, et le travail du plumage le prouve parfaitement. La belette a pourtant une drôle d’allure, ressemblant un peu à un petit ours. On note aussi l’allure un peu trop « romantique » du faisan, une patte en avant, l’autre en arrière, et la tête inclinée.

Bref, il s’agit d’une très belle pièce, parfaitement ciselée et possédant une belle patine mais elle illustre aussi les critiques – peut-être un peu sévères… – qui peuvent être faites à Moigniez. De plus, le thème du faisan, pratiqué par presque tous les sculpteurs du XIXème, je ne sais pourquoi, est plutôt passé de mode. Perdrix et cailles sont également un peu démodées, mais certaines jolies pièces sont encore appréciées.

Quelle valeur pour ce grand bronze, dont on donne les dimensions suivantes : 33 cm (long) x 15 cm (prof) x 35 cm (haut) ?
J’ai noté qu’un exemplaire proche, un faisan sur un petit tertre, mais probablement plus petit, était mis en vente à Valence le 17 mars. Interrogé, le commissaire-priseur l’estime à 300 ou 400 Euros.
Par ailleurs, voici quelques résultats de ventes aux enchères pour la même pièce exactement que celle de Monsieur O. :
– Tajan – Mars 2009 : estimé 3500 à 4000 Euros et invendu, ce qui n’est pas étonnant car largement surévalué.
– Liège (Belgique) – Décembre 2000 : adjugé à 1400 Euros
– Saint-Etienne – 1999 : adjugé 1200 Euros
– Toulouse – 1998 : adjugé 2100 Euros
Compte tenu de mes remarques ci-dessus sur les qualités et les « défauts » de ce bronze, il me semble qu’une estimation juste tournerait aujourd’hui autour de 1000 Euros, ou, pour être moins précis, dans une fourchette de 800 à 1200 Euros selon le lieu et le thème de la vente. Il me semble qu’il serait plus apprécié sans la pendule.
Merci à notre internaute de nous avoir montré cette jolie pièce et encore merci pour la qualité des photos.
Fév 20, 2011 | • La valeur d'un bronze ancien
Voici une petite anecdote illustrant la difficulté qu’il y a à identifier les « vrais » bronzes des « faux » bronzes.
Il y a quelques semaines, me promenant dans les boutiques des antiquaires, je repère deux bronzes : l’un représente une grande chienne de meute, est signée Mêne et présente une patine dorée. L’autre est une vache allaitant son veau, est également signé Mêne et possède une très belle patine marron foncée.
J’étais certain de la qualité de la chienne, d’une grande finesse (le moindre ongle était parfaitement ciselé). Un examen du dessous du socle montrait des écrous anciens, rouillés et irréguliers. De plus, les patines dorées n’étant plus du tout à la mode, il était certain qu’une fonte ou une copie récente aurait présenté une patine foncée.
Un examen attentif de la vache montrait également une très bonne ciselure et des détails très soignés. Bien entendu, l’antiquaire m’a expliqué que cette pièce valait beaucoup plus que le prix affiché (c’est un argument qui m’a toujours laissé sans voix, n’ayant aucun sens) et que plusieurs personnes étaient très intéressées (forcément…). Je dois dire que j’étais très tenté, mais un vague pressentiment me faisait hésiter. J’ai donc décidé de procéder à un examen extrêmement attentif de la pièce, sous la lumière. J’ai alors repéré deux sabots mal fendus, alors que les bronzes de Mêne et Frémiet sont toujours impeccables, et le ventre de la vache était un peu trop lisse. Nouvel examen jusqu’à découvrir 3 minuscules lettres sur le socle, cette signature étant la marque d’une fonderie contemporaine. La pièce était bien une reproduction, de très grande qualité mais très récente. Cette vache et son veau est d’ailleurs présentée sur le site internet de la fonderie.
Pour m’amuser, j’ai demandé à l’antiquaire, qui n’avait pas vu que j’avais repéré la marque de la fonderie, s’il pouvait garantir par écrit l’authenticité de ce bronze. il m’a répondu qu’il pouvait simplement mentionner : « Porte la signature PJMêne »…
Quels enseignements tirer de cette anecdote ?
En premier lieu que l’on peut toujours faire de bonnes affaires, la chienne saintongeoise, de Mêne, n’était pas chère.
D’autre part, évidemment, qu’il est extrêmement difficile de distinguer un « faux » bronze, si l’on peut appeler ainsi une reproduction récente, d’un « vrai », qui est soit une reproduction ancienne, soit un bronze du vivant de l’artiste. Il est certain que la notion de vrai et faux est toute relative, puisqu’elle se réfère essentiellement au décret du 3 mars 1981, qui prévoit en son article 9 : « Tout fac-similé, surmoulage, copie ou autre reproduction d’une oeuvre d’art originale au sens de l’article 71 de l’annexe III du code général des impôts, exécuté postérieurement à la date d’entrée en vigueur du présent décret, doit porter de manière visible et indélébile la mention « reproduction ».
Si l’on fait une lecture littérale de ce décret, un bronze de Barye fondu courant 1980 n’a pas besoin de porter la mention « reproduction » et peut donc passer pour un bronze ancien, tandis que le même bronze fondu fin 1981 doit porter cette mention, ce qui, lorsqu’il est présenté en salle des ventes ou chez un antiquaire, le prive d’une grande partie de sa valeur, alors que le processus de fabrication est le même.
Pourquoi la vache ne portait-elle pas la mention « reproduction » ? Soit parce qu’elle a été fondue avant 1981, soit, plus probablement, parce que cette marque a été masquée, ce qui est facile à faire.
Bref, on comprend que, comme pour un meuble ou un tableau, il n’y a finalement que l’expérience, la connaissance acquise en étudiant des centaines de pièces, qui peut permettre de distinguer une bonne pièce d’une mauvaise.
Enfin, une dernière leçon à retenir de cette affaire : si l’on veut s’abstenir de tout risque lors de l’achat d’un bronze ancien, il faut soit se faire aider d’un expert – mais on n’en a pas toujours sous la main ! – soit privilégier les galeries spécialisées, comme, à Paris, la galerie Tourbillon au rez-de-chaussée du Louvre des antiquaires (M° Palais-Royal Musée du Louvre) ou bien L’Univers du Bronze, rue de Penthièvre.