LA VALEUR D’UN BRONZE : « COUPE AU VAUTOUR ET AU RENARD » DE J.MOIGNIEZ

Monsieur ou Madame A. m’envoie des photos d’une « petite desserte en bronze » ayant les dimensions suivantes et me demande un avis. Elle est signée de Moigniez. Diamètre du plateau : 27 cm – Hauteur totale 21 cm – Poids 3,280 gr

Bronze ancien Colcombet Moigniez

Jules Moigniez est né à Senlis en 1835 et, malade, mit fin à ses jours à St-Martin du Tertre en 1894. Il a modelé de nombreux oiseaux, après des études auprès de l’excellent sculpteur Comolera. Il a régulièrement exposé au Salon entre 1859 et 1892 et eut semble-t-il plus de succès à l’étranger (Grande-Bretagne et Etats-Unis) qu’en France. J’ai déjà parlé de lui dans la note à propos du Faisan et de la belette.

Je trouve que les bronzes de Moigniez sont généralement trop maniérés : ses animaux n’ont ni la vigueur et la force de ceux de Barye, ni le naturel de ceux d’Isidore Bonheur. Je lis à peu près le même avis dans le Dictionnaire des bronzes du XIXème, de Pierre Kjellberg : « Les qualités plastiques des œuvres de Moigniez ne le classent pas parmi les meilleurs artistes du genre et l’on peut lui reprocher un excès de détail dû à une ciselure souvent trop fignolée, excès racheté, il est vrai, par une certaine élégance des attitudes ».

Bronze ancien Colcombet Moigniez

La coupe de notre internaute est très jolie : le vautour est tout à fait réussi, le renard est amusant et le plateau, orné de chamois, lapins et rapaces, est finement ciselé. La signature est curieuse car le nom de Moigniez est généralement en écriture cursive. Il semble ajouté postérieurement. Néanmoins, la coupe n’a pas l’air d’être une copie.

Pour estimer une oeuvre, je fais généralement appel à mon intuition et mon expérience, puis je consulte des catalogues de ventes aux enchères ou les résultats de ces ventes. Dans la plupart des cas, mon intuition se trouve confortée par mes recherches. Curieusement, ça n’a pas été le cas avec cette coupe.

Bronze ancien Colcombet Moigniez

La qualité de la signature – Moigniez est un sculpteur reconnu – l’originalité de la composition, la qualité de la ciselure m’auraient fait estimer cet objet d’art autour de 1000 Euros, voire plus. En réalité, je note que la même coupe a été adjugée le 5 déc. 2011 à Bruxelles au prix de 300 Euros. Le 19 février 2012, à St-Germain-en-Laye – où elle avait pourtant été vendue 1000 en avril 2007 – elle a été estimée 300 à 400 Euros mais n’a pas trouvé preneur. Une autre coupe encore, plus haute mais plus simple, était estimée en 2009 autour de 90 à 120 Euros.

Bronze ancien Colcombet Moigniez

Ainsi, les objets d’art de Moigniez – comme ceux de Cain, donc – sont cotés à un niveau faible.

Bronze ancien Colcombet Moigniez

D’où cela peut-il venir ? D’une part, Moigniez a une cote beaucoup plus basse que Barye, Mêne, Frémiet, Isidore Bonheur, etc. Je me souviens d’une belle galerie spécialisée à Paris qui me disait : « Si vous avez des petits moyens, achetez un Moigniez, car ce n’est pas cher » !. D’autre part, le sujet du vautour est souvent peu apprécié. Enfin, il semble que la mode des objets d’art plus ou moins utilitaires en bronze soit totalement passée, probablement parce qu’ils sont plus difficiles à placer dans un intérieur qu’un bronze que l’on mettra sur une cheminée ou dans une étagère.

Bronze ancien Colcombet Moigniez

Il faut donc admettre que cette coupe a une valeur de l’ordre d’environ 300 Euros selon moi, estimation que je trouve néanmoins… tristement basse.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « LE LION » DE A.JACQUEMART

Quelques jours après l’envoi du Groupe de bœufs (cf. note ci-dessous), j’ai reçu de Monsieur Marc S. des photos d’un autre bronze de Jacquemart.

Bronze ancien Colcombet Jacquemart

Ayant rédigé une longue note sur les bœufs, je vais être plus bref à propos de ce fauve, mais je souhaitais le montrer car il absolument magnifique.

Presque tous les sculpteurs du XIXème et du début XXème ont réalisé au moins un lion : de Barye à Delabrierre, de Cain à Fratin, de Valton à Bugatti, cet animal semble les avoir tous fascinés par sa force, sa sauvagerie ou l’expression de noblesse. Quelques exceptions, toutefois, et non des moindres : Pierre-Jules Mêne – qui auraient néanmoins réalisé un « Lion de Haute-Nubie » dont on n’a jamais retrouvé trace – et Emmanuel Frémiet, qui préférait apparemment les ours.

Bronze ancien Colcombet Jacquemart

Les lions ont été reproduits avec plus ou moins de bonheur. Ceux de Delabrierre et Cain sont un peu trop fiers et pompiers, ceux de Fratin sont ébouriffés et ne ressemblent pas vraiment à des lions, ceux de Barye sont presque tous très beaux, à l’exception du « Lion n°3 » dont la parfaite mise en pli montre qu’il sort visiblement de chez le coiffeur… Bien souvent, ces lions sont trop musclés, comme si ces fauves pratiquaient la musculation dans des salles de sport, ou bien ils sont curieusement bossus.

Bronze ancien Colcombet Jacquemart

Or il n’en est rien avec ce lion de Henri Alfred Jacquemart (1824-1896). Au Jardin de Plantes à Paris, on peut admirer un autre de ses lions dans une attitude extrêmement naturelle : pattes avant légèrement fléchies, il hume le sol. Ici, l’animal est plus statique, dans une pose moins originale, mais du coup il paraît plus sobre que beaucoup. La crinière n’est pas exagérément abondante, ni parfaitement peignée, et la musculature de la bête reste dans des proportions raisonnables. Levant un peu la tête comme s’il prenait le vent, il semble en alerte sans prendre la pose pour l’éternité ! On note également qu’il possède un corps assez long, comme il se doit. Beaucoup de sculpteurs en ont fait un animal court et trapu, ce qui est une erreur.

Bronze ancien Colcombet Jacquemart

Jacquemart a réalisé une lionne dans une attitude très proche, qui fait donc le pendant. Elle mesure 30 cm de long alors que le lion de notre internaute fait 33 cm. Elle a été adjugée 5000 Euros à St-Germain-en-Laye le 1er juillet 2007.

Elle était certes très belle, mais ce prix me semble toutefois un peu trop élevé. Il y a peut-être une explication à cela : elle semble la très exacte copie d’un exemplaire mis en vente chez Sotheby’s à Londres en novembre 2006 et qui n’a pas été vendue. Or le catalogue précisait qu’il s’agissait d’un chef-modèle. Il n’est pas impossible que cette pièce d’exception ait en fait traversé la Manche pour être reproposée à Paris.

Bronze ancien Colcombet Jacquemart

Le lion de Monsieur Marc S. a peut-être un aussi beau pedigree que la lionne, mais ce serait étonnant. S’il s’agit d’une bonne fonte mais pas d’un chef-modèle, je pense que ce lion pourrait être estimé autour de 3000 Euros, ce qui est déjà élevé pour une signature certes de qualité mais qui n’est pas Barye.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « LES BŒUFS » DE A.JACQUEMART

Monsieur et Madame B. m’envoient pour avis les photos d’un groupe de bœufs reliés par un joug. Sur le socle, deux marques : A.Jacquemart et F.Barbedienne Fondeur.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

J’aime beaucoup les œuvres du sculpteur Alfred Jacquemart. Elles sont presque toujours très soignées, très élégantes. Ceux qui ont visité le Musée d’Orsay à Paris ont forcément remarqué le magnifique et monumental Rhinocéros indien sur l’esplanade du Musée, où il a pour voisin un cheval à la herse et un éléphanteau entravé. Ce rhinocéros était autrefois installé au Trocadéro.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

Henri Alfred Jacquemart est né à Paris le 22 février 1824 et y est mort le 4 janvier 1896. Élève des Beaux-Arts, il étudia la peinture et la sculpture, puis présenta régulièrement des œuvres au Salon, de 1847 à 1879, et y reçut nombre de distinctions, dont une médaille en 1857 et une autre en 1865. Il voyagea en Orient (Turquie, Egypte).

Comme beaucoup de sculpteurs, il réalisa des petites pièces pour la maison Christofle, orfèvre.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

A Paris, on peut voir plusieurs de ses œuvres : outre le Rhino du Musée d’Orsay, citons les deux griffons (animaux fabuleux) de la fontaine Saint-Michel, deux lions en bronze à l’une des portes de l’Hôtel de ville de Paris, les quatre Évangélistes de l’église Saint-Augustin, les lions en bronze de la place Félix Eboué, etc…

Ses bronzes ont été fondus majoritairement par la fonderie du Val d’Osne, par Susse et par Barbedienne.

Parmi les œuvres les plus connues de Jacquemart, il y a « le chien et la tortue », très fréquent en salle des ventes mais remarquable. Un chien de chasse assis incline la tête presque jusqu’au sol pour observer attentivement la tortue. Le lourd collier du canidé lui tombe presque sur les yeux et on le devine très intrigué par ce drôle de petit animal qui va son chemin sans inquiétude. Un peu moins réussi, mais très connu, Jacquemart a réalisé un loup, la queue entre les pattes. J’ai déjà eu l’occasion de parler de l’éland attaqué par un serpent, que l’on peut admirer au Musée d’Aix-les-Bains. L’antilope est magnifique.

Revenons à nos bœufs.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

Le Dictionnaire des bronzes du XIXème siècle (P.Kjellberg) précise que le « Groupe de bœufs » a été édité en bronze par Barbedienne en trois tailles : 24, 18 et 9,5 cm. Malheureusement, on ne sait si ces mesures se rapportent à la hauteur ou à la longueur. Or, Monsieur et Madame B. nous indiquent que leur pièce mesure 20 cm de haut, 20 cm de large et 35 cm de long. La marque du fondeur (« F.Barbedienne Fondeur ») semble bonne et indique a priori une fonte de fin XIXème ou début XXème, mais les dimensions ne sont pas celles indiquées dans le Kjellberg, ce qui est étonnant. Je note d’ailleurs que ce ne sont pas non plus celles relevées lors des derniers passages de ce modèle en salle des ventes. Ceci peut introduire un léger doute sur le caractère original de l’exemplaire de nos internautes, mais il est a priori balayé par la qualité de la signature du fondeur. Cet écart sur les mesures peut également (probablement ?) venir d’une confusion entre longueur totale et longueur du socle.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

Observons maintenant de plus près nos bœufs. Ils ont l’air moyennement puissants, leurs corps rappelant presque celui de vaches bien charpentées. On sent bien la contrainte que constitue le joug, solidement attaché, et qui semble empêcher la vie propre de chaque animal, comme s’il avait hérité d’un frère siamois bien encombrant. Les deux bovins en sont donc réduits à une sorte d’apathie, de résignation face au violent effort qui leur sera demandé dans un instant.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

Néanmoins, j’apporterai trois critiques à ce bronze. En premier lieu, il semble un peu trop statique, ce qui est probablement dû au fait que les deux animaux sont quasiment identiques, dans une attitude très figée. En second lieu, la ciselure me paraît très sommaire : si la tête des bovins est bien détaillée, il n’en est pas de même pour le reste du corps, trop lisse à mon goût. Enfin, et surtout, l’attache de la queue est très curieuse et pas du tout réaliste. On dirait qu’elle a été rapportée tardivement et pour ainsi dire plaquée maladroitement sur le corps  de l’animal, pourtant bien fait au plan morphologique.  On distingue parfaitement une sorte de « marche » qui n’existe pas dans la réalité, la naissance de la queue étant en fait dans le prolongement de la colonne vertébrale.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

C’est à mon sens le défaut majeur de ce bronze, ce qui est très étonnant de la part d’un grand sculpteur comme Jacquemart. Je parlerai bientôt d’un de ses lions qui est au contraire d’une rare élégance.

Colcombet bronze ancien Jacquemart

Quel valeur donner à ce groupe de bœufs ? Comme précisé plus haut, les dimensions des pièces relevées en ventes aux enchères ne collent pas exactement avec celles données dans le Kjellberg, bien qu’elles s’en rapprochent, ni avec celles communiquées par nos internautes. Voici néanmoins quelques indications :

– Bruxelles en 2006 pour un exemplaire mesurant 9 x 17 cm : adjugé à 950 Euros.

– Paris en 1997 pour un autre exemplaire de 10 x 17 cm : adjugé à l’équivalent de 1100 Euros.

– Londres en 2002 pour un exemplaire de 19 x 27,6 cm, fonte Barbedienne : estimé entre 3000 et 4000 Euros mais invendu.

L’exemplaire de nos internautes est visiblement le plus grand des trois réalisés par Barbedienne. Il a donc pour défaut les trois points mentionnés ci-dessus, mais a comme atout sa grande taille et surtout une bonne signature. Je pense qu’en salle des ventes, il pourrait donc être estimé autour de 2000 à 2500 Euros.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « SERPENT PYTHON AVALANT UNE BICHE » DE A.-L. BARYE

Monsieur Thierry A., de Paris, nous soumet aujourd’hui un superbe bronze de Barye : « Le serpent Python avalant une biche ».

Bronze ancien Colcombet Barye

En premier lieu, une petite précision zoologique : quelle est la différence entre un python et un boa, souvent confondus ? Après quelques recherches, j’ai trouvé la meilleure réponse dans « Le règne animal » (Encyclopédie universelle Gallimard). Pythons et boas font partie du groupe des « Henophidiens », qui comprend 11 familles elles-mêmes divisées en 149 espèces. Ce sont des serpents constricteurs, c’est à dire qu’ils tuent leurs proies en les serrant fortement, soit en les étouffant – à chaque expiration, le serpent serre un peu plus son étreinte – soit parce que le cœur de de leur victime ne parvient plus à faire circuler le sang. Ce ne sont pas les seuls serpents constricteurs, mais la plupart font partie de ce groupe.

Les deux principales différences entre boas et pythons sont celles-ci : d’une part ils n’ont pas le même système de reproduction puisque les boas donnent naissance à des petits déjà vivants tandis que les pythons pondent des œufs, d’autre part leur répartition géographique n’est pas identique, les boas vivant surtout en Amérique alors que les pythons se trouvent en Afrique, Asie et Australie, mais il y a des exceptions à cette règle.

Parmi les boas, citons le boa émeraude (jusqu’à 2 mètres), d’un magnifique vert, le boa arc-en-ciel, le boa caoutchouc qui fait passer le bout de sa queue pour sa tête, le boa rosé et bien sûr l’anaconda, qui peut mesurer 10 mètres et peser 250 kg. Chez les pythons, il y a notamment le python vert, qui ressemble au boa émeraude, mais aussi le python indien (5 à 7 mètres) et le python réticulé (6 à 10 mètres). L’anaconda et les très grands boas sont assez grands et forts pour étouffer des proies importantes, comme un âne (ou un homme…).

Revenons maintenant à notre bronze.

Bronze ancien Colcombet Barye

Dans leur incontournable « Catalogue raisonné des sculptures de Barye » (Gallimard), Messieurs Richarme et Poletti expliquent qu’en octobre 1838, le Muséum d’histoire naturelle de Paris (rappelons que le zoo de Vincennes n’existe pas encore) crée un reptilarium qui accueille en particulier deux pythons de Java. Quand on sait que nombre d’artistes, en particulier de sculpteurs, passaient de longs moments en ce lieu, il n’est pas étonnant de voir apparaître à ce moment-là des scènes représentant de grands serpents étouffant leur proie, parfois jusqu’à l’exagération. Au remarquable musée Faure d’Aix-les-Bains, on peut admirer un superbe bronze d’Alfred Jacquemart (1824-1896) représentant un éland d’Afrique attaqué par un serpent. Je suis assez sceptique sur le réalisme de cette scène, l’éland, à peu près de la taille d’un cheval, étant la plus grosse des antilopes… Plus étonnant encore, de Barye, le « Cavalier africain surpris par un serpent », que l’on peut voir au Louvre (aile Richelieu) : le reptile fait allègrement le tour du cheval tombé à terre et est encore assez long pour saisir le cavalier à la gorge ! Ce serpent devait vraiment être un monstre… Peut-être un peu moins osé, on trouve encore chez Barye un « Serpent python saisissant un gnou à la gorge ». Pour mémoire, un gnou pèse quand même 200 à 250 kg. Je me demande si Barye n’aurait pas été tenté par un « Éléphant d’Afrique avalé par un serpent » ou par un « Rhinocéros blanc étouffé par un serpent python »…

Bronze ancien Colcombet Barye

Les pythons ont donc beaucoup inspiré le très grand Antoine-Louis Barye (1795-1875) puisqu’on retrouve encore dans ses œuvres un magnifique « Python étouffant un crocodile », le saurien étant comme tordu de douleur entre les anneaux de serpent, et un « Python enlaçant une gazelle ». Toutes ces œuvres datent des années 1840. Et enfin, n’oublions pas le très fameux « Lion au serpent », mais cette fois, le reptile est de petite taille et le fauve semble surtout attentif à éviter la morsure probablement venimeuse.

Le « Python avalant une biche » a été créé en 1840 dans sa première version, qui comporte une terrasse (un socle) ovale et presque lisse. La version de Monsieur A. est la seconde, où la terrasse est beaucoup plus naturaliste. Il y a également quelques petites différences dans le placement des animaux.

Bronze ancien Colcombet Barye

Les dimensions du bronze de notre internaute sont les suivantes : 34,7 cm de long, 12,1 cm de large. Ce sont bien, à 1 ou 2 mm près – ce qui n’est pas grave – les mesures « officielles » mentionnées dans le catalogue raisonné. Nous observons sur le socle la marque du fondeur : .F.BARBEDIENNE.Fondeur., exactement avec cette calligraphie. Or, MM.Richarme et Poletti nous apprennent que cette signature était utilisée « au tournant du XIXème et du XXème siècle« . Le dessous du socle, avec ses deux barres, est mentionné comme « caractéristique d’une fonte de F.Barbedienne vers 1880« . Et pour ce modèle, les auteurs écrivent que « la réalité de son édition est constitué par le tirage posthume de F.Barbedienne qui est […] l’un des moins importants de la collection ».

Bronze ancien Colcombet Barye

Arrêtons-nous maintenant sur la qualité non de la fonte mais de la sculpture elle-même. Pour modeler un serpent, n’importe qui penserait à fabriquer simplement un long boudin de terre ou de cire, ce qui ressemblerait aussi bien à un ver de terre. La très grande habileté de Barye est de parvenir à faire deviner les muscles extraordinairement puissants du reptile : son corps n’est absolument pas cylindrique. Les détails sont admirables : la peau distendue de la mâchoire inférieure du python qui commence à avaler la biche, le haut de la tête du serpent caché par les anneaux, et surtout cette impression que donnent les serpents d’être des bêtes froides et implacables, sans aucune pitié pour la beauté de la biche dont les yeux ouverts montrent encore l’effroi dans lequel elle a succombé. S’y mêle sans doute également une sorte d’épouvante face à la manière dont les serpents dévorent leurs proies : en les avalant intégralement, sans les déchirer comme le ferait un fauve à l’aide de ses crocs et de ses griffes. L’avalement de la bête quasi-intacte semble contre-nature, tant pour la victime que pour le serpent. Il s’agit évidemment d’anthropomorphisme mais c’est un des ressorts importants de la sculpture animalière romantique du XIXème siècle.

Bronze ancien Colcombet Barye

La peau du serpent est parfaitement traitée elle aussi. S’écartant radicalement de l’idée de reproduire chacune des écailles – comme on peut le voir par exemple au Louvre, d’un autre sculpteur, dans une monumentale lutte d’Hercule et du serpent, qui a l’air d’une pomme de pin… – l’artiste a opté pour de simples croisillons sur la peau.

Bronze ancien Colcombet Barye

Mais finalement pas si simples que cela car ils sont impeccablement dessinés – prouesse également du fondeur – et disposés dans le sens du corps du serpent. Là où la peau est distendue, les croisillons sont larges, tandis que là où le serpent replie ses anneaux, ils sont plus serrés. Enfin, admirons les plis formés par la peau, saisissants de vérité.

Bronze ancien Colcombet Barye

C’est donc une superbe pièce que possède Monsieur A., qui plus est dans une très belle patine. Il me demande, enfin, ce que signifient les lettres AA et le numéro 43 gravés sous le socle. Eh bien je n’en sais rien ! S’agit-il d’une marque apposée par le fondeur ? Une galerie ? Un collectionneur ? Ces chiffres sont fréquents mais je n’en connais pas la raison. Peut-être qu’un internaute avisé pourra nous renseigner…

Bronze ancien Colcombet Barye

Les modèles de Barye mettant en scène les serpents sont de nos jours très recherchés. Voici quelques exemples de résultat de vente :

– Tout récemment à Paris, le 26 octobre 2011, lors de la vente de la collection Fabius par Sotheby’s : adjugé 24 750 Euros, mais il s’agissait certainement d’une pièce exceptionnelle, probablement de l’atelier Barye, donc qui ne peut servir de point de repère.

– Deauville le 15 août 2011 : estimé entre 3 500 et 4 500 Euros mais invendu.

– New York le 25 avril 2003 : adjugé 6 570 US $

– Londres le 5 oct 2000 : adjugé 6500 GB £

Il est difficile de juger de la pertinence des adjudications de Londres et New York sans précision sur la fonte (Barye ? Barbedienne ? autre ?). Quoiqu’il en soit, pour une fonte Barbedienne de bonne qualité comme c’est le cas ici, je considère qu’une estimation raisonnable se situerait autour de 2 500 à 3 000 Euros.

Vous voulez faire estimer un bronze animalier ? Ecrivez-moi à damiencolcombet@free.fr et envoyez-moi les dimensions et des photos très nettes de votre bronze (vue d’ensemble, signatures de l’artiste et du fondeur, dessous du socle…).

LA VALEUR D’UN BRONZE : DES DEMANDES PAR DIZAINES (2ème partie)

(Suite de la 1ère partie)

Mes réponses : je réponds à tous les mails, dans un délai de l’ordre de 2 semaines. Il arrive qu’il soit un peu plus long, notamment en été ou bien lorsque je reçois un grand nombre de demandes simultanées (parfois une dizaine par semaine). A l’inverse, je donne suite très rapidement lorsqu’on m’a soumis une pièce sans intérêt, une copie, ou au contraire une très belle pièce car alors je ne peux résister au plaisir d’en parler.

Je donne majoritairement un avis par mail mais pour certains bronzes intéressants, de grande qualité, d’un sculpteur dont je n’ai pas encore parlé ou au contraire pour une copie que j’utiliserai de façon pédagogique, mes commentaires prennent la forme d’une note sur ce blog. Vous trouverez à droite la liste des notes ainsi rédigées.

Colcombet bronze ancien d'Illiers

Sur le fond, je tiens à préciser qu’il serait sans doute prétentieux de parler d’expertise et, à dessein, je n’emploie jamais ce mot. Je partage simplement mes quelques connaissances issues d’une passion pour la sculpture animalière française, connaissances acquises grâce à la lecture de nombreux livres sur le sujet mais plus encore par l’examen attentif d’un très grand nombre de pièces. Pour dire les choses simplement, lorsqu’on a vu une fois une pièce authentique (bonne fonte ancienne), on en repère immédiatement les copies.

Pour déterminer la rareté d’un bronze, il faut ensuite examiner sans relâche les catalogues de ventes aux enchères, les sites internet des maisons de vente, visiter les galeries, feuilleter chaque semaine La Gazette de Drouot…

Bronze ancien Barye Colcombet

De plus, je n’appelle pas mes avis « expertises » parce qu’en réalité rien ne remplace un examen réel de la pièce. Il faut l’avoir en main, en apprécier le poids, les petits indices (les marques de fondeur sont parfois minuscules), les défauts (trous, patine abimée), etc. L’un des pièges les plus courants vient du régule, cet alliage plus léger que le bronze et de moindre qualité. Un œil exercé permet de repérer, même sur photo, que la ciselure est moins précise, les détails moins fins que sur un bronze, mais c’est parfois difficile sur certaines pièces, comme celles de Delabrierre par exemple, alors qu’en ayant la pièce en main, la distinction devient évidente notamment au poids beaucoup plus faible et au son creux que rend le régule.

Bronze ancien Mêne Colcombet

L’authenticité : c’est là une notion bien complexe dans le domaine des bronzes, qui ont toujours, à de très rares exceptions près, été tirés en plusieurs exemplaires. Un lecteur assidu de La Gazette de Drouot aura vite remarqué que « L’éléphant du Sénégal courant », « Le Tigre et le gavial » ou « La Lionne de Tunis » de Barye, ou encore « L’Accolade » de Pierre-Jules Mêne sont mis en vente, quelque part en France, presque chaque semaine.

Il est extrêmement délicat d’annoncer à quelqu’un qui est fier de posséder ce qu’il croit être un beau bronze qu’il s’agit en fait d’une copie ou d’un surmoulage. Combien de fois ai-je été amené à expliquer, de visu ou par mail, que, certes, le bronze qui m’était montré était dans la famille depuis 40 ans ou qu’il avait été payé très cher, mais qu’hélas il avait une valeur quasi nulle, sauf à tromper un éventuel acheteur, ce qu’évidement je déconseille très vivement.

Colcombet bronze ancien Malissard

La valeur du bronze : c’est dans presque tous les cas ce qui intéresse principalement les internautes qui m’écrivent, et c’est compréhensible. Bien entendu, il n’existe pas d’Argus des bronzes animaliers, donc cette valeur est toujours discutable. Généralement, au premier coup d’œil, j’ai une idée assez précise de la valeur des pièces qui me sont proposées, et les recherches ultérieures la confirme souvent. Mais je dois avouer que j’ai parfois découvert avec stupeur des valeurs très élevées que je ne soupçonnais pas – comme par exemple Le Tournoi de Bacqué – ou bien à l’inverse des prix régulièrement observés en salle des ventes et selon moi trop faibles au regard de l’intérêt de la pièce. Mais il s’agit là d’exceptions.

En donnant une valeur à un bronze, je précise fréquemment qu’il serait utile de la faire confirmer par un commissaire-priseur, qui aura la pièce en main. Je rappelle également de temps à autre qu’en salle des ventes, compte tenu des frais, le vendeur percevra au bout du compte entre 82% et 75% du prix d’adjudication tandis que l’acheteur payera 18% à 25% de frais supplémentaires. Un bronze adjugé au marteau 2000 Euros sera payé au total environ 2500 Euros par l’acheteur et le vendeur recevra environ 1600 Euros.

Bronze ancien Colcombet Barye

Une estimation n’est pas une garantie de vente à ce prix. Un bronze estimé 2000 Euros partira peut-être à seulement 1000 Euros s’il n’y a pas de prix de réserve et s’il est proposé dans une petite vente. A l’inverse, s’il se trouve dans la salle LE collectionneur qui rêve de ce bronze depuis longtemps ou bien  un visiteur occasionnel qui a un coup de cœur et les moyens financiers, ou encore si un marchand sait qu’il a déjà un acheteur pour cette pièce que son client recherche, le bronze peut être vendu beaucoup plus cher.

Les suites : presque toujours, je reçois un petit mail sympathique de réponse à mon avis. Certains m’informent, par exemple, qu’ils se doutaient que leur bronze était une copie mais qu’ils y sont tout de même attachés, ou bien au contraire qu’ils tombent des nues, croyant que la pièce en question n’avait aucune valeur. Je propose souvent quelques conseils aux internautes qui, suite à mon avis, envisagent de vendre leur bronze : je leur livre – gracieusement, je le précise bien – quelques coordonnées de bonnes galeries ou de commissaires priseurs experts en ce domaine. Je n’ai absolument aucun lien avec eux, d’aucune sorte : je ne suis pas « apporteur d’affaires », je ne touche aucune commission sur les ventes ou achats.

Il m’est parfois arrivé de proposer à un internaute d’acheter son bronze mais toujours après avoir donné un avis très objectif sur la pièce. De plus, je recommande systématiquement de montrer d’abord le bronze à un commissaire priseur car je ne veux pas que le vendeur ait après coup le sentiment de s’être fait « rouler ». Ainsi, à deux ou trois reprises, j’ai acheté des bronzes sur lesquels j’avais donné mon avis et le vendeur n’a jamais fait une mauvaise affaire.

Colcombet bronze ancien Isidore Bonheur

Alors pourquoi tout ceci ?

On me recommande souvent de faire payer mes avis. Je ne le souhaite pas car, comme je l’écrivais plus haut, il ne s’agit pas à proprement parler d’expertise.

Les très nombreux mails reçus m’ont souvent permis de découvrir de magnifiques pièces, d’échanger avec des collectionneurs très intéressés par les bronzes animaliers, et, par mes recherches, ils sont pour moi l’occasion d’approfondir mes connaissances et mon sens de la valeur de ces bronzes.

Ils me permettent également de faire découvrir, via mon site, mes propres créations et leur histoire, ce qui est très agréable.

Bronze Colcombet hippopotames bain

Si vous aussi, vous voulez me soumettre un bronze animalier, écrivez-moi à damiencolcombet@free.fr et envoyez-moi les dimensions exactes de la pièce ainsi que des photos très nettes de l’ensemble du bronze, de la signature de l’artiste, le cas échéant de la marque du fondeur, et du dessous du socle.

LA VALEUR D’UN BRONZE : DES DEMANDES PAR DIZAINES (1ère partie)

Voici presque deux ans (depuis mars 2009) que je reçois des demandes d’avis sur des bronzes, en nombre suffisant pour pouvoir dresser une sorte de petit bilan.

Colcombet taureau couché Rosa Bonheur

Fréquence : en moyenne deux demandes pas semaine, mais avec une période estivale beaucoup plus calme et, en hiver, parfois 5 ou 6 demandes par semaine. Bien que je précise qu’elles doivent être adressées par mail à damiencolcombet@free.fr, de nombreuses demandes sont postées en commentaires sur mon blog. D’une part, l’adresse mail du demandeur n’apparaît pas donc je ne peux répondre, d’autre part il n’y a pas de photos, pourtant indispensables à toute analyse.

Colcombet bronze ancien Barye

Qualité des demandes reçues : elle est extrêmement variable. Dans les meilleurs cas, heureusement fréquents, je reçois bien :

  • Au moins une photo d’ensemble,
  • Une photo de la signature de l’artiste,
  • Une photo de la marque du fondeur, lorsqu’elle est présente,
  • Une photo du dessous du socle
  • Les dimensions exactes.

et surtout les photos sont nettes. Il est quasiment impossible de donner un avis pertinent sur la base de photos floues.

Colcombet bronze ancien Moigniez

Malheureusement, je reçois beaucoup de demandes de ce style, sans photo jointe ni autre précision :

  • « J’ai un bronze signé Barye. Quelle est sa valeur ? »
  • « Je possède un grand lion en bronze. Il pèse 5 kg. Combien vaut-il ? »
  • « Combien puis-je vendre un cheval de Mêne ? »
  • « J’ai un lion marqué Barye de 30 cm de haut à peu près. Selon vous, est-il authentique ? »

Comment répondre à ces mails ? C’est comme si l’on demandait d’estimer une voiture en donnant uniquement sa marque. Je suis à chaque fois tenté de répondre ironiquement « Un certain prix ! », ce que je ne fais pas car je crois qu’en réalité leurs auteurs ignorent souvent qu’il existe de très nombreux « faux » bronzes (mauvais retirages, copies, surmoulages…) et que chaque modèle a été édité en plusieurs exemplaires, parfois très nombreux.

Bronze ancien Bacque Colcombet

De même, une photo floue n’est d’aucune utilité : tout au plus parvient-on à identifier le modèle, mais la différence entre une « bonne » pièce et une copie se reconnaissant aux petits détails, à la ciselure, à la précision des accessoires, comment y parvenir sur la base d’une photo floue ?

Bronze ancien Barye Colcombet

Les modèles reçus : Barye père (Antoine-Louis) arrive en tête, de très loin, mais d’autres sculpteurs reviennent régulièrement : Frémiet, Isidore Bonheur, Mêne, Delabrierre, ou encore Gaston d’Illiers, Moigniez… J’ai découvert certains artistes que je ne connaissais absolument pas, comme Bacqué par exemple (cf. note sur « Le Tournoi ») ou Demay. De temps à autres, me sont présentés des sujets que je ne me hasarde pas à commenter car ils sortent du domaine des bronzes animaliers français des XIXème et XXème siècles : des personnages, des bronzes asiatiques (dont l’éléphant attaqué par des tigres, que l’on me propose souvent).

Bronze Colcombet Barye Hémione

Environ 50% des photos reçues concernent hélas des bronzes de peu de valeur : modèles non signés, sans grand intérêt esthétique, copies, surmoulages. Parmi les 50% restant, on retrouve fréquemment, de Barye, les panthères de l’Inde et de Tunis et différents cerfs, ou de Mêne les chevaux Ibrahim et Djinn, et, encore plus courants, ses différents modèles de lévriers.

(A suivre)