Jan 22, 2011 | • La valeur d'un bronze ancien
Madame Isabelle C. de Paris m’a envoyé de nombreuses photos d’un grand bronze qu’elle appelle « Le Maréchal Joffre », signé Malissard, et demande un avis sur cette belle pièce.

Georges Malissard est né en 1877 à Anzin et mort en 1942 à Neuilly-sur-Seine. Malgré son grand talent, il est un peu oublié de nos jours. C’est dans le remarquable « Dictionnaire illustré des sculpteurs animaliers » du Dr. Hachet (2 tomes – Argus Valentines) que j’ai trouvé le plus d’informations sur cet artiste, et plus précisément sur ce bronze.

Malissard était destiné, par ses origines, à une carrière d’industriel mais sa passion pour l’équitation, les chevaux et la sculpture en décidera autrement. Remarqué par l’architecte Constant, il est présenté à Frémiet et devient sculpteur, spécialisé dans les scènes équestres.
Il connaît alors un grand succès, tant auprès des propriétaires de chevaux dont il réalise le portrait, que du grand public. Avant la guerre, il réalise le portrait de plusieurs chevaux de Guillaume II. Après l’Armistice, l’Etat lui commande une statue des maréchaux vainqueurs : Foch, Pétain et Lyautey.

Malissard savait modeler d’autres sujets que les chevaux : lynx, éléphant d’Asie, chevreuils, sangliers, etc.
Le bronze de Madame C. est bien la réduction de la statue du Maréchal Foch – et non Joffre comme elle le pense – installée à Cassel et inaugurée le 6 juillet 1928 en présence du Maréchal lui-même et du Président Poincarré. Foch se dira à cette occasion heureux de n’avoir point été présenté avec une allure trop martiale mais dans une attitude simple. J’ai relevé que Tarbes, ville natale du Maréchal, possédait également une grande statue de Foch, mais j’en ignore l’auteur.
La plupart des bronzes de Malissard ont été fondus par le très grand Valsuani, mais ce n’est pas le cas de la pièce de notre internaute.

Observons de plus près ce grand bronze (45 cm de long et 47 cm de haut) : Isabelle C. nous dit l’avoir acheté couvert de poussière et l’avoir nettoyé comme il se doit à l’eau chaude, avec une petite brosse douce et du savon. Il était si sale qu’elle craignait, en voyant l’eau noire s’écouler, d’enlever la patine. En réalité, si l’on ne gratte pas un bronze avec du métal ou un objet dur, il n’y a pas de risques de l’abîmer. Le bronze a ensuite été ciré puis frotté et il a retrouvé un lustre que sa propriétaire n’imaginait pas. Elle a enlevé le marbre sur lequel le socle a été vissé et elle a bien fait, car cela allège l’ensemble.

Cette scène est très simple par endroit (la croupe du cheval, le manteau du maréchal) et très détaillée à d’autres (la tête du cavalier et celle de sa monture, le képi, la poitrine du Maréchal et ses décorations). On relève les étuis des pistolets devant la selle et bien sûr le bâton étoilé de Ferdinand Foch.
L’enrênement est bien étudié. Un spécialiste m’a donné les explications du mors, que les cavaliers connaissent sûrement tous : il s’agit d’un mors de filet et d’un mors de bride. Le mors de filet est le plus doux, le plus classique, utilisé dans les conditions ordinaires, mais il est ici doublé d’un mors de bride, système qui permet de parfaitement « tenir » le cheval – en l’occurrence « Bengali », la monture préférée de Foch – même sur le front où les bombardements avaient sûrement de quoi effrayer un cheval. Celui-ci, représenté « au repos, oreilles tendues en avant, donne l’impression d’être attentif au bruit de la canonnade au loin » (Dr. Hachet). Avec ce mors, une gourmette – que l’on voit bien sur le bronze – passe sous la mâchoire inférieure du cheval et le pince fortement si le cavalier tire sur les rênes. En expert, Malissard n’a pas manqué de reproduire exactement la façon de tenir les rênes d’un tel « système » et l’on voit ainsi l’une des rênes passer entre l’annulaire et l’auriculaire du cavalier.

Sur le site internet suivant, on trouve une carte postale de l’entrée de Foch à Metz en 1918, incroyablement semblable à la scène représentée en bronze : http://www.notrefamille.com/cartes-postales-photos/cartes…
Qui sait si Malissard ne s’en est pas inspiré ?
Isabelle C. regrette que les rênes ne soient plus présentes que d’un côté et se demande s’il ne faudrait pas les convertir en rênes simples mais des deux côtés. Ce serait une erreur. Il faut simplement refaire les rênes manquantes. Elle trouvera très difficilement un mince ruban de bronze de 2 ou 3 mm de large et je lui conseille plutôt de le faire faire par une fonderie, qui écrasera au marteau une baguette de bronze de soudure puis la patinera, ce qui sera parfait.
La valeur de ce bronze pâtit du fait que les scènes de ce genre sont passées de mode, Foch n’évoquant peut-être plus grand chose, hélas, pour beaucoup de monde.
Meissonier a réalisé de nombreuses scène de ce genre et l’une d’elles est visible à l’entrée du mess de St-Augustin à Paris ; je ne me souviens plus quel officier est représenté.

J’ai noté quelques résultats plus ou moins anciens de vente pour ce bronze :
– 15 décembre 2010 à Paris : 1 740 Euros frais compris
– 19 septembre 2007 à Stuttgard : 2 100 Euros hors frais
– 21 octobre 2001 à Senlis : 1 665 Euros
– 13 juin 1999 à Lille : 4 264 Euros
La beauté de la scène, la belle réalisation, la patine devraient donner à ce bronze une valeur de l’ordre de 3000 Euros environ. Toutefois, il faut reconnaître que le sujet peu à la mode conduit à estimer le prix de vente de cette pièce aux alentours de 1800 Euros à 2 000 Euros
Vous avez un bronze animalier dont vous souhaitez connaître l’histoire et la valeur ? Envoyez des photos très nettes de l’ensemble, de la signature, de l’éventuelle marque de fondeur et du dessous du socle à cette adresse : damiencolcombet@free.fr, et je vous répondrai.
Oct 11, 2010 | • La valeur d'un bronze ancien
Voici une très belle lionne du grand Antoine-Louis Barye, dont les photos, très nettes, sont envoyées par Monsieur Marcel P. Notre internaute précise que ce bronze est dans sa famille depuis les années 50 et donne des dimensions très précises de la pièce.

Il s’agit de la « Lionne du Sénégal« . Plus que pour toute autre pièce, cette précision géographique a une grande importance. En effet, le sculpteur a créé un autre sujet presque identique, s’appelant « La Lionne d’Algérie« . Les deux font exactement la même hauteur et à première vue, il est impossible de les distinguer l’une de l’autre. MM.Richarme et Poletti mentionnent, dans leur « Catalogue raisonné des sculptures de Barye » (Gallimard) une lettre du sculpteur au collectionneur Alfred Bruyas le 19 décembre 1873, où l’artiste donne comme éléments distinctifs la tête et la queue : la Lionne d’Algérie tourne légèrement la tête vers la droite et avance la patte avant gauche, tandis que la Lionne du Sénégal tourne un peu la tête vers la gauche et ses pattes avant sont au même niveau.

J’ai plusieurs fois parlé sur ce site d’Antoine-Louis Barye (1795-1875) et je ne vais pas recommencer. Mais aux plus curieux, qui veulent tout savoir de ce très grand artiste, je recommande la lecture de « Monsieur Barye » de Michel Poletti (Editions Acatos – Nov 2002 – 322 p.).

La Lionne du Sénégal a été créée vers 1857 et les fontes posthume de Barbedienne sont nombreuses. C’est une pièce assez simple, statique, dont les détails, en particulier au niveau des yeux et des griffes, ne sont pas très marqués, mais elle possède un charme particulier, sans doute dû au modelé très apparent des muscles et à l’allure altière du fauve. Sa simplicité aurait pu lui donner une vocation de modèle pour de nombreuses copies et surmoulages, mais curieusement ce n’est pas vraiment le cas. En l’occurrence, l’authenticité semble avérée, d’autant plus que les dimensions communiquées sont bien celles mentionnées dans le Catalogue raisonné : 270 mm de long dont 227 mm pour le socle, 8 cm de profondeur et 200 mm de haut.

Le bronze de Monsieur P. porte la marque du fondeur Barbedienne mais le libellé permet de dater un peu la pièce : « F.Barbedienne Fondeur » a été utilisé au XIXème siècle et au tout début du XXème avant d’être remplacé par « F.Barbedienne Fondeur Paris ».

La « Lionne du Sénégal », comme celle d’Algérie d’ailleurs, est une pièce assez recherchée, ce qui explique des estimations plutôt élevées. Voici quelques résultats de vente aux enchères :
– Artcurial (Paris) le 22 juin 2009 : estimée 2000 à 3000 Euros, elle a été adjugée à 6120 Euros frais compris (soit environ 5000 Euros hors frais)
– Estimée 8000 Euros en novembre 2008 à St-Germain-en-Laye, elle n’a pas été vendue (estimation manifestement trop élevée).
– A New York (Clarke), le 28 mars 2010, estimée entre 2000 et 3000 dollars, elle a été adjugée 2820 Dollars.
Il me semble qu’une juste estimation pour cette belle lionne tournerait autour de 4000 Euros. Celle vendue chez Artcurial devait avoir une patine ou une ciselure remarquable, ou bien… il y avait LE collectionneur que tout vendeur espère et qui voulait précisément cette pièce !

Vous possédez un bronze animalier et vous souhaitez en connaître l’histoire et la valeur ? Envoyez-moi (damiencolcombet@free.fr) des photos très nettes de l’ensemble de la pièce, de la signature, de la marque éventuelle du fondeur et du dessous du socle, ainsi que les dimensions précises.
Sep 18, 2010 | • La valeur d'un bronze ancien
Madame de J. nous adresse des photos d’un bronze superbe, signé Isidore Bonheur. Je devine, grâce à quelques expressions contenues dans son mail, que cette internaute connaît bien les chevaux : elle parle d’une monte « à cru » (sans selle), « du pied du cheval » (et non de la patte), d’un cheval « tenu en main »… Pour ne pas être indiscret, je ne raconterai pas ici l’histoire de ce bronze, mais elle y est très attachée car il lui vient d’un proche qui en admirait beaucoup les détails très travaillés et parfaitement exacts. C’est l’une des caractéristiques du travail d’Isidore Bonheur.

Isidore Bonheur est né à Bordeaux le 15 mai 1827 et mourut en 1901. Ces dates sont assez proches de celles de sa sœur, la fameuse Rosa : 1822-1899. La vie de Rosa est d’une richesse incroyable. Il suffit pour s’en persuader de relever quelques exemples ; un père saint-simonien qui finit par vivre dans un phalanstère, une enfance heureuse mais pauvre, au point que sa mère sera enterrée dans une fosse commune, un ami et protecteur de la famille qui s’avère être son père, un don exceptionnel pour la peinture et la sculpture, une passion pour le bétail, en particulier les bœufs et les moutons, des entrevues avec la Reine Victoria, avec l’Impératrice Eugénie, avec Sadi Carnot, la Légion d’honneur, une très grande renommée aux Etats-Unis, une grande amitié avec le vrai Buffalo Bill, qu’elle fait venir en France avec sa troupe et de grands chefs indiens, des animaux apprivoisés parmi lesquels une lionne (Fatma) et un cerf (Jacques), une autorisation préfectorale pour avoir le droit de porter un pantalon – officiellement pour raisons médicales, mais en réalité pour pouvoir se promener à sa guise dans la nature – des amantes, etc…

Il faut lire le passionnant « Rosa Bonheur« , largement illustré, édité par le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux (William Blake & Co. Editeur). On y apprend notamment que l’empreinte artistique du père, Raymond, qui vivait – très mal – en dessinant et donnant des cours de dessin a fortement marqué les enfants, et pas seulement Rosa et Isidore : Auguste est peintre, comme Juliette, et celle-ci se mariera avec le fondeur Peyrol, qui réalisera la plupart des bronzes de Rosa ; leur fils, Hippolyte Peyrol, sera lui-même sculpteur. Pierre-Jules Mêne sera très proche de la famille Bonheur ; Rosa l’appelait familièrement : « mon vieux PJ ». Cain fût aussi un ami intime.

Mais finalement on sait assez peu de choses de la vie personnelle d’Isidore Bonheur, qui était peut-être plus calme. Très doué pour la sculpture mais aussi le dessin, qu’il avait appris de son père, il exposa pour la première fois en 1848 au Salon. Il avait alors 21 ans seulement et ne cessa plus d’exposer, avec succès. Sa dernière oeuvre fût un monument en hommage à sa sœur, inauguré en 1901 à Fontainebleau. Après le décès de Rosa, un litige apparut entre la famille Bonheur-Peyrol, avec à sa tête Isidore, et Anna Klumpke, que, à la surprise générale, Rosa institua comme légataire universelle et il s’en suivit de complexes manœuvres et accords autour des œuvres de la défunte.
Il est intéressant de relever qu’à partir du Salon de 1848, où Isidore exposa pour la première fois, Rosa cessa de montrer ses sculptures à Paris afin de ne pas gêner son frère.

L’oeuvre d’Isidore Bonheur est très riche et d’une très grande qualité. Il a surtout réalisé des chevaux, mais produit également toutes sortes d’animaux, très recherchés : taureau, chat, lièvre, cerf, lion, mais aussi dromadaire, ours, antilope (certainement pas sa plus belle pièce !), un zèbre attaqué par une panthère et même… un yack !
Comme c’est, avec Rosa, l’un de mes sculpteurs favoris (d’où la longueur de cette note !), j’ai fait des recherches sur d’éventuels ouvrages se rapportant spécifiquement à lui, mais hélas, je n’ai rien trouvé hormis le mémoire d’une étudiante bordelaise. J’ai appelé la faculté puis le professeur pour tenter d’en avoir une copie, mais malheureusement ils ne l’avaient pas. J’ai finalement trouvé la trace de ce document aux archives de Bordeaux, mais il est interdit de le reproduire ! Je n’ai donc pu me le procurer. Si quelqu’un pouvait m’aider, je lui en serais très reconnaissant.

Madame de J. a fait, elle aussi, des recherches et découvert un élément extrêmement intéressant : son bronze est directement inspiré de l’un des cavaliers du « Marché aux chevaux« , tableau de Rosa. La similitude est frappante. Il faut d’ailleurs relier ceci au fait qu’Isidore a réalisé des bas-reliefs en bronze reproduisant certains tableaux de sa sœur, comme le très connu « Labourage nivernais » (à voir au Musée d’Orsay à Paris – ou « Le Marché aux chevaux », justement.


Quelle valeur donner à ce très beau bronze, de grande taille (56 cm x 54 cm) et sur lequel on reconnait bien la signature Bonheur (je suis un peu étonné par le prénom Isidore en entier, I. étant plus fréquent), en particulier le B dont la queue repart vers l’arrière (Rosa signait ses bronzes d’un simple Rosa B. avec le même détail sur le B) ?

Sans avoir pu le voir et l’examiner avec précision, il est difficile de dire autre chose que : « une très grande valeur ». Il est en effet fort rare. On peut s’inspirer du prix d’un sujet très proche, où le garçon d’écurie est à pied, et qui a été estimé entre 15 000 et 20 000 US$, ce qui est peut-être un peu cher toutefois. Très intuitivement, on pourrait évoquer 10 000 à 15 000 Euros, mais un amateur pourrait faire s’envoler l’enchère…

Merci à Madame de J. de nous avoir donné l’occasion d’admirer cette très belle pièce.
Vous vous interrogez sur la valeur d’un bronze ? Envoyez-moi (damiencolcombet@free.fr) des photos très nettes de la pièce, de la signature, de dessous du socle, le cas échéant de la marque du fondeur et les dimensions exactes, et je vous donnerai mon avis.
Sep 14, 2010 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur Michaël G. m’envoie un mail très intéressant, qui mérite une note sur ce site et vous allez comprendre pourquoi.
Notre internaute joint à son mail trois photos d’un grand bronze, photos d’ailleurs très bonnes et permettant une parfaite identification du sujet, et il ajoute les commentaires suivants (je me permets de le citer) : « Je suis intrigué par la signature « J.Mène » et non « P.J.Mène »… Certaines pièces sont apparemment signées « Mène » mais quand il y a des initiales je n’ai toujours vu que les deux P et J. J’ai lu qu’il y avait de très nombreuses reproductions, et des faux… ».

A première vue, ce bronze, qui représente « L’Accolade », est bien de Pierre-Jules Mêne, très grand sculpteur français dont j’ai abondamment parlé sur ce site, et qui a principalement représenté des chevaux et des chiens. Je ne saurais trop conseiller, d’ailleurs, la lecture – j’allais dire la contemplation – du « Catalogue raisonné » de cet artiste, par MM. Poletti et Richarme et édité par L’Univers du Bronze à Paris.
Monsieur G. a un œil averti car, malgré les « dimensions normales » de cette pièce, il sait que la signature est un critère souvent déterminant pour l’authentification d’un bronze. Or, la signature présente ici deux défauts : d’une part, Mêne n’a effectivement jamais signé avec une seule initiale, mais toujours avec les deux ou aucune, d’autre part le graphisme des lettres est très éloigné de la marque traditionnelle de Mêne (et non Mène, comme on le lit souvent), très stricte. La forme du J, en particulier, en trop ample. Cette signature serait plus du style de Frémiet, par exemple.
On pourrait encore ajouter que jamais Mêne n’aurait laissé des imperfections sur sa signature, comme les petits points de bronzes que l’on voit dans presque chaque lettre. Mais on retrouve ces imperfections sur l’ensemble de la pièce : sur le cheval qui tourne franchement la tête, les côtes sont trop marquées, la cuisse trop creuse. Sur les deux animaux, le point de contact entre le socle et les sabots n’est pas nettement ciselé. Le gros plan de la tête montre des veines maladroitement reproduites et un œil imparfait.

Ces critiques peuvent sembler sévères et beaucoup trouveront ce bronze très beau. Il est vrai que c’est une jolie pièce et si l’on oublie Pierre-Jules Mêne, c’est un très bel objet. Mais si on l’analyse selon le critère de l’authenticité, il faut reconnaître qu’il s’agit d’une copie.
On peut être étonné voire scandalisé que des copies de bronzes connus circulent ainsi. En réalité, la question se pose un peu comme pour le rapport entre un tableau et un poster. Si l’on présente un poster d’une oeuvre de Picasso comme un original, il y a tromperie. En revanche, si l’on sait qu’il s’agit d’une reproduction, les choses sont claires. Le Louvre édite ainsi des copies en résine de bronzes anciens. Ces objets sont superbes et, si elles étaient en bronze et surtout si la mention Reproduction n’était pas présente, il serait probablement impossible de les distinguer d’une fonte ancienne. Mais lorsque Le Louvre vend ces objets dans sa boutique, nul ne peut se dire trompé.
En revanche, si un marchand fait passer une copie pour un bronze authentique, il y a, au mieux, erreur de sa part, au pire tromperie délibérée. Il faut toutefois préciser qu’il est parfois extrêmement difficile de distinguer un « faux » d’un « vrai », et que, comme pour un tableau, des experts peuvent n’être pas du même avis.

Pour être complet, il faut distinguer :
– Les bronzes réellement originaux, créés et fondus du vivant de l’artiste, dans son atelier ou non, et qui sont les plus recherchés (ex. bronzes de Barye issus de l’atelier de Barye lui-même).
– Les « fontes posthumes », qui peuvent être d’excellentes qualités car fondues à partir du chef-modèle (ex. Barye fonte Barbedienne).
– Les « fontes tardives », qui, à la différence des précédentes, sont généralement de moins bonne qualité, mais ne sont toutefois pas des copies ou des faux.
– Les copies, qu’un œil un peu averti reconnaît immédiatement comme telles, car les détails manquent et la fonte est dite « molle » en ce sens qu’elle est peu ou mal ciselée.
Pour s’y retrouver, je conseille de se reporter aux notes de mai 2006 (dans le menu à gauche, cliquer sur « Archives », puis « Toutes les archives » puis « mai 2006 »).
Quelle est la valeur de cette « Accolade » ? Celle d’un bel objet décoratif, soit quelques centaines d’Euros, alors que le même sujet vaudrait plusieurs milliers d’Euros s’il était authentique.
Sep 12, 2010 | • La valeur d'un bronze ancien
Madame Annette P. m’envoie une photo d’un cheval visiblement en alerte, oreilles couchées et un sabot levé. La signature, en écriture cursive, lui semble difficile à lire mais il y a une inscription : « Jack ».
Il s’agit d’un bronze de Gaston d’Illiers et le nom exact de l’oeuvre est « Jack, cob tondu« . Curieux nom qui s’explique par la race du cheval – un cob – et le fait qu’il ait le poil rasé sauf à l’emplacement de la selle, ce que l’on ne voit pas très bien sur la photo.

Gaston Marie Joseph Comte d’Illiers (1876 – 1932) fut un excellent sculpteur français. Passionné par les chevaux, il montait beaucoup, chassait à courre, fit la guerre de 1914-1918 au 8ème Chasseurs puis comme responsable des chevaux et de leur dressage à Orléans. Il voyagea en Algérie et exposa longtemps au Salon des Artistes français et dans de nombreux cercles et salons. Sa passion du cheval lui fût cependant fatale puisqu’il mourût en 1932 (curieusement, on rencontre parfois la date de 1952) d’une fièvre attrapée dit-on lors d’un long trajet à cheval.
Ses œuvres sont presque intégralement consacrées au cheval, de selle comme de trait, mais il réalisa également quelques chiens, un mulet (mort) et un âne. Comme celles de Meissonier, ses œuvres reflètent une parfaite connaissance de la morphologie mais aussi des attitudes typiques des chevaux. Il parvient néanmoins à s’écarter des descriptions un peu trop exactes et annonce déjà l’évolution de la sculpture vers des animaux plus vivants, plus animés que ceux de Barye. Certaines scènes semblent même de la main d’artistes contemporains comme « Retour de chasse », assez connu, où l’on voit le piqueux à pied, fatigué, tirant par les rênes un cheval aussi fourbu que lui après une grand journée en forêt, suivi de deux chiens, la tête basse et rêvant de la chaleur du chenil et d’un repos bien mérité. Une autre oeuvre, superbe, montre un cheval sautant une haute barrière de concours hippique. Le cheval semble voler.

La pièce de notre internaute est belle, typique de G. d’Illiers. J’ai lu quelque part qu’il était très rare de voir en vente des œuvres de cet artiste, qui a réalisé environ 200 modèles différents. Ce n’est pas tout à fait exact, même si bien sûr elles sont beaucoup moins fréquentes que celles de Barye, Frémiet ou Mêne, par exemple, mais je connais plusieurs galeries qui en présentent.
Les bronzes de d’Illiers se vendent à prix raisonnable, sans doute pas tout à fait à la hauteur de son talent.
Bien que je ne connaisse pas les dimensions de ce bronze, je pense que la valeur de « Jack », s’il est d’une taille classique (environ 25 cm de long), se situe autour de 1300 Euros à 1500 Euros.
Vous voulez connaître la valeur d’un bronze ? Envoyez-moi (damiencolcombet@free.fr) des photos très nettes de la pièce, du dessous du socle, de la signature et, le cas échéant, de la marque du fondeur.
Juin 6, 2010 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur Damien W. nous envoie quelques très bonnes photos d’un joli cheval bien ramassé sur ses postérieurs et une jambe levée. Il s’agit bien sûr du « Cheval turc » d’Antoine-Louis Barye.

Je ne reviens pas sur la vie de cet immense sculpteur (1795-1875), dont j’ai souvent parlé dans mes précédentes notes. Je mentionnerai simplement qu’il était si apprécié et renommé que l’année même de sa mort, une exposition rétrospective lui était consacrée à l’Ecole des Beaux-Arts à Paris, puis encore une autre, plus importante encore, 15 ans plus tard (1889), dans le but de lui ériger un monument à Paris. Elle connût un succès mitigé, à la différence de celle organisée fin 1889 aux American Art Galleries de New York, qui permit enfin l’érection du monument situé près du Jardin des Plantes. Il faut dire que les collectionneurs américains aimaient particulièrement Barye : en 1873, par exemple, la Corcoran Gallery of Art à Washington commanda un exemplaire de chacun des bronzes, soit plus de 120 pièces.
Ces informations sont extraites de l’indispensable Catalogue raisonné d’Antoine-Louis Barye, de MM. Poletti et Richarme (Univers du Bronze à Paris), édité par Gallimard. Je précise qu’il ne faut pas confondre Antoine-Louis Barye avec son fils Alfred, également excellent sculpteur (cf. plusieurs notes sur mon site). Notons que deux autres fils étaient ciseleurs. Ainsi, comme chez les Bonheur-Peyrol ou les Mêne-Cain, la sculpture était donc une affaire de famille chez les Barye !
Mais revenons à notre cheval. Pourquoi « turc » ? Je n’en sais rien et si le chanfrein montre plutôt les traits d’un cheval arabe, l’allure général me semble plus lourde.
Ce cheval fût un très grand succès dès sa création, mais le modèle a en réalité beaucoup évolué au fil du temps. Le premier Cheval turc date de 1874 et mesure 33 cm de long. Il a l’antérieur gauche levé. Ont suivi :
– Cheval turc n° 2 antérieur droit ou gauche levé (1840), terrasse rectangulaire, mesurant 32 cm de long et dont la musculature est beaucoup plus travaillée que sur le numéro 1. Tous les numéros suivants auront une morphologie assez proche de ce n°2. Les deux chevaux, levant une jambe différente, étaient destinés à faire pendant l’un de l’autre.
– Cheval turc n°2, toujours antérieur droit ou gauche levé mais cette fois terrasse ovale (1857) et mesurant 29 cm. Il n’y a pas que la terrasse (le « socle ») qui change : la position de la tête et la queue sont également un peu différents.
– Cheval turc n°3 antérieur gauche levé sur terrasse carrée (1870) et mesurant 19 cm.
– Cheval turc n° 4 antérieur gauche levé sur terrasse carrée (1870) et mesurant 13 cm de long.
Ainsi, en comptant toutes les versions selon l’antérieur levé, ce n’est pas moins de 7 versions différentes que Barye a réalisé.
Dans une note mentionnée dans le livre de MM.Richarme et Poletti, Barye écrivait : « le cheval doit avoir en résumé quatre choses larges : le front, le poitrail, la croupe, et les membres ; quatre longues : l’encolure, les rayons supérieurs, le ventre et les hanches ; quatre courtes : les reins, les oreilles, les paturons et la queue« . Que l’on soit ou non d’accord avec les canons de la beauté équine ainsi décrits, force est de constater que Barye étudiait donc de façon quasi-scientifique ses sujets d’inspiration. Cette volonté de coller à la réalité fût encore plus manifeste lorsqu’il accourut au zoo avec Géricault pour étudier le cadavre d’un fauve mort peu avant.
Le cheval de notre internaute est le n°3, comme en atteste les dimensions qu’il a relevé : 19 cm de long. Damien W. a noté l’inscription du fondeur : Barbedienne, ce qui est généralement un gage de qualité, encore plus si ce grand fondeur, qui fit l’acquisition de nombreux chefs-modèles lors de la grande vente qui suivit de très peu la mort de Barye, a apposé son fameux « cachet or » constitué des initiales FB sur un petit rectangle doré. Il ne semble pas que ce soit le cas ici.
Les auteurs du catalogue raisonné estiment que ces fontes postérieures à la mort de Barye sont très nombreuses. C’est donc la marque du fondeur et plus encore la qualité de la fonte, la ciselure, la patine qui en font une belle pièce ou un bronze quelconque. On peut même relever que de nos jours la Réunion des Musées nationaux en propose un très beau moulage en résine.
Il est évidemment difficile d’en juger uniquement sur photo car rien ne remplace l’examen de visu, mais le cheval de Monsieur W. semble très beau.
Fréquemment présenté dans ses différentes dimensions lors de ventes aux enchères, le cheval turc est presque toujours assez coté. J’ai ainsi relevé, pour un modèle identique à celui de notre internaute, un exemplaire adjugé 2 900 Euros par Artcurial Deauville le 6 décembre 2009. C’est une enchère récente qui me semble juste. On note toutefois que le prix des bronzes après des années d’inflation, est en train de baisser assez rapidement. J’ai aussi relevé une adjudication le 14 décembre 2009 à 9 500 Euros (Artcurial Drouot) mais ce prix très élevé ne peut être dû qu’aux qualité exceptionnelles de la pièce (fonte Barye, Brame, Delafontaine ?).