Déc 31, 2009 | • La valeur d'un bronze ancien
Pour bien terminer l’année 2009, voici une note sur un bronze étonnant à plus d’un titre, envoyé par Monsieur Michaël S. qui en a fait d’excellentes photos. Il représente un tournoi de chevaliers et est signé « BACQUE ».
La qualité de la pièce est incontestable mais qui est ce Bacque ? Nulle trace de lui dans le Dictionnaire des sculpteurs de M.Kjellberg, ni dans le Dictionnaire des sculpteurs animaliers du Dr.Hachet. Sur internet, rien non plus. Mais en recherchant « Bacqué », avec un accent, j’ai trouvé quelques informations.
Daniel Bacqué, sculpteur, est né à Vianne (Lot-et-Garonne) en 1874 et décédé dans le dénuement en 1947. Il a exposé notamment au Salon de 1930 (« Portrait du peintre Jean Fouquet ») et semble s’être un peu spécialisé dans les Monuments aux morts : mémorial de la guerre de 1914-1918, mémorial d’Armand Fallières, etc.
Bien que tombé dans l’oubli malgré tout son talent, ce sculpteur a réalisé une oeuvre monumentale devant laquelle passent de nombreux Parisiens et touristes : une statue de femme, de style très 1930 évidemment (dans le genre de Mayol), taillée dans un bloc de grès et installée devant le Trocadéro, où l’on peut d’ailleurs admirer une tête de taureau et un veau de Paul Jouve côté fontaine.
Ce « tournoi », de grande taille (67 cm de long, 50 cm de haut, 29 kg) est extrêmement détaillé et le chevalier de gauche, en particulier, m’a fait fortement penser à Frémiet. Le travail sur les heaumes, le harnachement des chevaux, le vêtement des cavaliers est absolument remarquable et montre combien il est injuste qu’un tel sculpteur soit oublié.
En revanche, je trouve deux défauts à cette scène : les jambes des chevaux me semblent un peu trop grosses – même si je n’ignore pas que les chevaux pour ce genre de sport n’étaient pas des pur-sang anglais – et la position du cheval de droite n’est pas réaliste car il ne peut reposer ainsi sur ses articulations. L’idée du sculpteur était certainement de représenter l’animal « bondissant » mais il est dommage qu’il n’ait pas mis les sabots à plat.
Quelle évaluation donner à ce bronze ? Une très grande pièce, fort bien sculptée, avec une jolie patine, certes, mais une scène (le tournoi) plutôt passée de mode et surtout un sculpteur quasiment inconnu : à première vue, je n’aurais pas donné un chiffre très élevé. Et pourtant, ce bronze a été adjugé 7 000 Euros en 1997 à Orléans et encore 7 600 Euros en 2003 à la salle des ventes de Corbeil (était-ce la même pièce ou une autre ? je ne le sais pas).
Malgré tout, le marché n’étant pas favorable et la vente d’un tel ensemble étant quand même très aléatoire car soumise à la présence ce jour-là d’un collectionneur prêt à accueillir pour un prix assez élevé une pièce de très grande taille, je pense qu’une estimation autour de 5 000 Euros est plus raisonnable, ce qui n’est pas si mal !
Sachez que Monsieur Michaël S. mettra probablement en vente ce bronze : si vous êtes intéressé, je le lui ferai savoir…
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Déc 8, 2009 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur Bruno de W. m’a envoyé quelques photos d’un grand bronze de Fratin. Voici un sculpteur que je n’ai pas encore eu l’occasion de présenter et je vais profiter de ce taureau pour le faire.

Christophe Fratin est né en 1801 à Metz et décédé en 1864 au Raincy, près de Paris. Selon les sources, son père aurait été cordonnier ou – ce qui aurait pourrait être l’origine de la vocation de son fils – empailleur d’animaux. Le jeune Fratin suivit des cours de dessin où il obtint quelques prix. Plus tard, il déclara qu’il avait été élève de Carle Vernet et Géricault entre 1821 et 1831, ce qui est possible mais semble-t-il pas absolument avéré. Dans les années 1833 et 1934, Fratin réalise des plâtres d’animaux et les expose. Aussitôt, il est érigé par les uns en rival sérieux de Barye, par les autres en imitateur cherchant bien vainement à ramasser quelques miettes de la gloire de son grand prédécesseur.
Pourtant, le succès de Fratin s’affirme au fil des années, en France, où il réalise des commandes publiques – au square Montrouge à Paris, figurait autrefois un monumental « Cheval attaqué par un lion » – et à l’étranger : Autriche, Etats-Unis Allemagne, Angleterre.
Les oeuvres de Fratin sont très diverses, tant par leur thème – lions, chevaux et chiens bien sûr, mais aussi pintades, autruche, aigle, condor, serpent, singe… – que par leur traitement. J’ai vu récemment un Éléphant écrasant un tigre qui aurait pu être de Barye tant il était de style classique. A l’inverse, Fratin aimait présenter des sujets humoristiques comme « Querelle d’ours » où l’on voit deux de ces animaux se battre au couteau, ou « Ours dentiste », l’un des fauves soignant un autre ours assis dans un fauteuil, « Ours jouant de la cornemuse » ou même « Ours couché lisant un journal politique » ! Il s’est également servi des singes pour présenter ces petits scènes amusantes.

On reconnaît généralement un bronze de Fratin à sa ciselure, en particulier sur les animaux ayant un pelage abondant : le poil de ses ours, la crinière de ses lions, le cou de ses cerfs sont profondément striés, creusés, parfois trop à mon goût. Même les animaux à poil plus ras sont très ciselés : le corps des tigres, des lionnes, des chiens, des vaches n’est jamais lisse mais comme « grenu ».
A mon avis, bien que très renommé, Fratin est très loin du talent de Barye ou de Frémiet. Ses animaux ont des allures un peu surprenantes et pas toujours réalistes. Il a en particulier tendance à présenter des sujets maigres au dos fortement arqué. On dirait parfois les premiers bronzes non édités de Barye, réalisés pendant sa jeunesse.

Le taureau de notre internaute est un grand modèle : 39 cm de long (terrasse) x 12 cm de large x 30 cm de haut au niveau des cornes. Même s’il n’était pas signé, on reconnaîtrait facilement un Fratin précisément par la ciselure décrite ci-dessus. J’ai pourtant eu un moment de doute en voyant la signature : Fratin signait en majuscule et non comme ici, avec un « a » minuscule. Mais ce taureau est bien de ce sculpteur. On en voit d’ailleurs une photo sur le site de M.Gilles Perrault, expert dans la formidable affaire du faussaire Guy Hain, qui produisait des bronzes « anciens » à la chaîne, y compris des Rodin, et finit par être arrêté. Cette affaire a d’ailleurs créé une grande psychose des faux-bronzes animaliers dans le milieu des collectionneurs.
Il est intéressant de remarquer la façon dont Fratin a travaillé les détails : ils sont bien visibles (voir sous le ventre et les sabots par exemple), mais pas de façon aussi exacte, anatomiquement parlant, que Frémiet par exemple.

D’autre part, le mufle du taureau, arrondi et non pas carré comme il devrait l’être pour un bovin, est un peu curieux.
La terrasse du bronze de Monsieur de W. possède une inscription : « Société des bronzes ». Cette écriture cursive, maladroite, est étonnante et fait référence à une fonderie inconnue. Il existait de 1875 à 1930 une Société des bronzes de Paris, ayant ses ateliers boulevard Voltaire, mais son cachet était tout à fait différent. Il y a là un mystère à éclaircir.
Je pense que ce taureau pourrait être estimé autour de 3000 Euros environ. Il a pour lui d’être une grande pièce, de plus peu commune. A l’inverse, Fratin n’est pas le plus coté des sculpteurs du XIXème.
Je terminerai en signalant que MM.Richarme et Poletti (L’Univers du bronze, à Paris) éditeront bientôt un catalogue raisonné de Christophe Fratin. Peut-être y trouverons-nous des informations complémentaires tant sur ce modèle que sur la fonderie…
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Nov 3, 2009 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur (ou Madame ?) T. m’a envoyé des photos d’un très joli petit bronze qui me touche particulièrement car il fait aussi partie de ma collection et que je l’aime beaucoup.
Notre internaute accompagne ainsi son envoi : « J’ai un beau et rare bronze de BARYE représentant un rhinocéros. Signé sur le socle, il n’ y a pas de cachet de fondeur Barbedienne ; néanmoins il est de très bonne facture comme en atteste les photos. Dimensions : 16 cm sur 11 cm environ« .
Ce rhinocéros indien est effectivement de Barye, mais d’Alfred et non d’Antoine-Louis, son père, très connu. D’ailleurs, il est signé « A.Barye », ce que ne mentionnait pas Antoine-Louis. On sait peu de choses de cet artiste, dont les dates sont probablement 1839-1882. Comme ses frères, il a travaillé très jeune à la sculpture dans l’ombre de son père, dont il a eu du mal à s’extraire. Et quand il y parvint, ils se fâchèrent, ne s’adressant plus la parole pendant plusieurs mois voire des années.
Il faut dire qu’Alfred signait ses œuvres de façon assez ambiguë pour que son père en prenne ombrage, d’autant plus qu’il était très doué. On trouve ainsi des bronzes de Barye junior signé simplement « Barye ». C’est d’ailleurs et fort curieusement le cas de mon propre rhinocéros. Puis Alfred finit par préciser « A.Barye » et même « Alf.Barye », ce qui est cette fois est sans ambiguïté ! On a dit que le fils avait travaillé sur des pièces du père, ce qui semble logique.
Alfred Barye aimait les animaux exotiques et a réalisé de forts beaux éléphants, mais ses chevaux sont également superbes. Le rhinocéros indien est une très jolie pièce, de petite taille. Elle fait le pendant de l’hippopotame en photo ci-dessous, de même dimension et au socle identique. Dans son Dictionnaire des sculpteurs animaliers (un livre merveilleux réédité récemment), le Docteur Hachet qualifie le rhino de rare (et l’hippo de « belle pièce »).
Les œuvres d’Alfred Barye ont longtemps été considérées comme des sortes de « sous-produits » de celles d’Antoine-Louis, et les commentaires que l’on trouve sur ce sculpteur sont souvent assez condescendants. C’est absurde : ses œuvres sont extrêmement détaillées et d’un réalisme formidable. Heureusement, on commence à le considérer un peu mieux.
Quelle valeur pour ce petit rhinocéros ? J’ai payé le mien 2 000 Euros il y a 2 ou 3 ans en salle des ventes, mais l’honnêteté me force à préciser qu’il n’a pas une ciselure aussi fine et soignée que celui de notre internaute. L’Univers du Bronze, rue de Penthièvre à Paris, en avait un tout à fait identique à celui-ci. Or, cette galerie n’a que de très belles pièces. Un autre (le même ?) a été adjugé 5200 Euros au havre en mai 2008, mais je trouve que c’est un prix exagérément élevé. Je pense donc que ce bronze pourrait être évalué autour de 3 000 Euros.
Et pour terminer sur une note amusante, voici une photo du rhino et de l’hippopotame réunis en compagnie d’un troisième pachyderme de même dimension et au socle identique, mais celui-ci est signé… Damien Colcombet !
Vous avez un bronze animalier et vous voulez en connaître l’histoire et la valeur ? Envoyez-moi (à damiencolcombet@free.fr) des photos très nettes (vue générale, signature, marque éventuelle du fondeur, dessous) ainsi que les dimensions et je vous répondrai en toute confidentialité (et à titre gracieux, bien entendu).
Sep 27, 2009 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur Jean-Claude T. nous soumet aujourd’hui (enfin, il y a quelques semaines car je suis très en retard pour répondre aux nombreuses demandes…) un bronze de Barye et même plus précisément de l’illustre Antoine-Louis Barye (1795-1875), dont j’ai beaucoup parlé dans mes précédentes notes. A la différence des pièces présentées jusqu’ici, nous avons cette fois un bas-relief. Il représente une genette emportant un oiseau (on ne peut distinguer de quel oiseau il s’agit !).
Un mot sur la genette : c’est un petit carnivore commun en Europe, d’environ 50 cm de long pour un poids de 2 kg. C’est un animal solitaire, excellent grimpeur et pourvu de griffes semi-rétractiles. Il apprécie les poulaillers… Il paraît que les genettes étaient souvent apprivoisées au Moyen-Age et rendait les mêmes services que les chats aujourd’hui, chassant les souris voire les rats.
Comme bien d’autres sculpteurs, dont Pierre-Jules Mêne après lui, Barye a modelé plusieurs bas-reliefs : fauves, rapaces, scènes de chasse, etc. Dans son catalogue édité vers 1860, Barye indique que le léopard, la panthère (NB : je ne sais comment il put distinguer ces deux animaux qui sont de la même espèce, seules les appellations locales changeant…), la genette et le cerf de Virginie, réalisés en 1831, forment un ensemble. Chacun d’eux était alors vendu 10 Francs avec cadre et 6 Francs sans cadre.
Il paraît que cette genette est plus rare que les bas-reliefs de rapaces. On la voit pourtant de temps à autre en vente.
Monsieur T. nous donne les dimensions suivantes : 14 cm x 6,5 cm. Elles sont logiquement un peu plus petites que celles du bas-relief avec cadre.
Comme le relève fort justement notre internaute, le très grand intérêt de cette pièce vient du fait qu’elle est datée sur le côté, verticalement « Barye 1831 ». Dans leur catalogue raisonné de l’oeuvre de Barye, Messieurs Richarme et Poletti mentionnent bien que Barye a daté ainsi certaines pièces jusqu’en 1834, et ce bas-relief en fait partie. Il s’agit donc ici d’une très belle et authentique sculpture, ce qui est de toutes façons visible à la finesse de sa ciselure : bien que ce bas-relief soit tout petit, on distingue parfaitement les traits de la genette, ses mâchoires gonflées par la proie qu’elle serre, ses doigts et son pelage. Tout le génie et le don d’observation de Barye !

Donner un prix à cette pièce n’est pas facile : un bas-relief, surtout très petit, est moins « spectaculaire » qu’une pièce en trois dimensions, mais son authenticité lui donne une valeur particulière. Ce bronze a été vendu chez Christies en avril 2003 pour 1673 US dollars (frais inclus), mais en juin 2005, on la trouvait (probablement pas si ancienne) estimée entre 500 Euros et 600 Euros (hors frais). Il me semble qu’un amateur éclairé recherchant des pièces rares de Barye serait près à débourser entre 1000 Euros et 1500 Euros pour l’ajouter à sa collection.
En terminant cette note, je relève les estimations suivantes pour deux ventes à venir :
– Etude Coutau-Bégarie – 7 oct. 2009 – Bas-relief de Barye daté 1831 – « Léopard » : 500 Euros à 600 Euros (soit environ 700 Euros francs compris)
– Etude Boisgirard – 13 oct. 2009 – Bas-relief de Barye – « Lion » : 800 à 1000 Euros (soit environ 1000 Euros à 1200 Euros frais compris).
Merci à Monsieur T. pour la qualité de ses photos, et celle, amusante, du dos de la pièce.
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Sep 10, 2009 | • La valeur d'un bronze ancien
Les demandes d’expertise affluent ! Est-ce parce que ces petites notes sans prétentions incitent les internautes à ressortir des placards et greniers les chevaux, lions et vaches que leurs grands parents aimaient et dont on découvre que finalement ils ne sont pas si vilains ? Je ne sais pas, mais c’est pour moi l’occasion d’avoir de merveilleux échanges et d’admirer de superbes pièces.
Je ne mets pas sur ce site tous les avis que je peux donner : je suis obligé de sélectionner les pièces les plus intéressantes par leur beauté, leur rareté mais aussi parce que les recherches ont été intéressantes. Je réponds néanmoins à toutes les demandes !
Aujourd’hui, Monsieur Stéphane M., qui nous avait déjà montré une très belle biche couchée de Barye (cf. note du 6 avril 2009), envoie des photos d’un autre bronze qu’il nous dit tenir de son grand-père : un cheval de Pierre-Jules Mène (1810-1879). J’ai déjà parlé de ce très grand sculpteur dans la note du 8 juillet 2009.
Ce bronze est en fait la « Jument normande seule ». Cette adjectif la distingue de la « Jument normande et son poulain », qui la « met en scène » avec son petit sur une grande terrasse. Ce modèle a été créé par Mène en 1868.
Je vais citer ici Messieurs Richarme et Poletti (in Pierre-Jules Mène – Catalogue raisonné – Univers du bronze – 2007) tant ils sont élogieux sur cette pièce : « L’artiste considérait [la Jument normande et son poulain] comme une de ses réussites et un de ses groupes majeurs. […] Mais c’est l’édition de la Jument normande seule qui est une véritable réussite ». Les auteurs précisent qu’il y a dans cette pièce l’aboutissement du travail de Mène sur les surfaces, et parlent ici d’un travail « impressionniste, presque abstrait ». Il relève enfin que les éditions sont pratiquement toujours de bonne qualité.
C’est assurément le cas ici. Grace aux très belles photos de Stéphane M., on voit la finesse des détails de ce bronze. Les dimensions qu’il nous donne sont bien, à très peu près (écart de mesure) celles du catalogue de Susse à la fin du XIXème siècle : 44 cm (haut) x 49 cm (long) x 18 (prof). C’est donc une très grande pièce. Pour l’anecdote, il était alors au prix de 250 Euros.

A la différence de bien d’autres chevaux de Mène, cette pièce est rarement présente dans les ventes aux enchères. Je manque donc de point de repère précis. En revanche, j’ai noté les adjudications suivantes (hors frais) pour des modèles de taille analogue : entre 2500 Euros et 5600 Euros (trop cher !) pour « Djinn, cheval à la barrière » (39 cm de long), 3000 Euros pour « Ibrahim » (37 cm), 3100 Euros (pas très cher, cette fois) pour « L’accolade » (53 cm), 2300 Euros pour « Cheval au palmier » (42 cm). Je pense que, compte tenu de sa rareté mais, à l’inverse, de la baisse des prix actuellement sur les bronzes anciens, cette pièce trouverait probablement preneur dans une vente bien ciblée (grande maison de vente, à l’automne, sur un thème de chasse ou équitation) aux alentours de 3000 Euros.
Sep 7, 2009 | • La valeur d'un bronze ancien
Monsieur Arthur M. m’interroge aujourd’hui sur « un ours couché » auquel il nous dit « ne pas porter réellement un grand intérêt, ni sentimental ni esthétique ». Alors, a-t-il raison ou tort de ne pas s’enthousiasmer pour cette pièce ?

Il s’agit d’un bronze appelé par certains « Ours couché sur le dos » et par d’autres « Ours assis ». Il est vrai que sa position est un peu entre les deux. Le sculpteur est Antoine-Louis Barye (1795-1875). Pour en savoir plus sur ce génie, regardez ma note du 31 mars 2009 relative au « Cerf bramant ».
Comme à son habitude, Barye a traité de plusieurs façons ce sujet de l’ours assis : « L’ours assis » de notre internaute, « L’Ours assis N°2 » exactement dans la même position mais qui est en fait une ourse (facile à voir sur un animal couché sur le dos, pattes arrières écartées…) et ne diffère du N°1 que par quelques détails, « L’Ours dans son auge » que Barye ne voulait pas faire éditer mais qui l’a été quand même par Barbedienne, et encore un « Ours légèrement renversé » qui est sans doute le plus beau (et le plus rare).

Barye a également sculpté plusieurs scènes de bataille comprenant un ours : « Ours fuyant des chiens », « Ours terrassé par des chiens de grande race » (j’aime bien cette précision sur les chiens), « Taureau terrassé par un ours » et un très curieux « Ours monté sur un arbre mangeant un hibou » mais je n’ai jamais compris comment était représenté le hibou… Dans le même style, il a modelé un « Ratel dénichant des œufs » : le ratel ressemble à un ours mais n’en est pas un. Je me demande où Barye est allé chercher ce curieux animal. Il devait aimer les curiosités car il a également fait un zibeth, un kevel, un hémione, animaux que peu de gens connaissent. Sa scène la plus curieuse est un orang-outang à cheval sur un gnou. L’ensemble est très bien fait mais franchement grotesque, le singe tenant la crinière de l’animal d’une main, la queue de l’autre. Il parait que c’était pour se moquer des officiels qui avait refusé ses œuvres lors d’un salon.

Mais je m’éloigne de notre ours. Ce modèle a été sculpté vers 1833 et édité vers 1838. Il existe au moins deux variantes de cette pièce : soit avec une terrasse assez esquissée, un peu brute, soit avec un « profil » comme celui présenté par notre internaute, c’est-à-dire avec une sorte de socle très régulier et travaillé comme un piédestal. Cette fonte est plus tardive que la première.
De quel ours s’agit-il ? Evidemment pas d’un ours polaire, au profil beaucoup plus effilé, ni d’un ours des cocotiers, plus chétif, et sans doute pas d’un ours noir (baribal). Il reste, en gros, l’ours brun de chez nous, l’ours à collier et le grizzly. Je pencherais bien pour l’un des deux premiers si Barye lui même n’avait momentanément précisé, lors du Salon de 1833, que l’ours dans son auge était un ours des Alpes. Et comme l’ours assis lui ressemble beaucoup, on peut dire qu’il s’agit d’un ours brun. Du vivant de l’artiste, il y avait encore beaucoup d’ours, sauvages ou apprivoisés par des montreurs d’ours. La viande d’ours était d’ailleurs commercialisée même à Paris. Je me souviens d’un écrivain évoquant de grands quartiers d’ours pendus à la devanture d’une boucherie.
Arthur M. nous donne les dimensions suivantes pour sa pièce : 21 cm x 13 cm x 15 cm. Curieusement, ce ne sont pas tout à fait les dimensions précises « officielles » de cette pièce, qui présente 2 cm de trop. Mais n’est-ce pas une simple petite erreur de mesure ?
Autre élément introduisant un doute sur l’ancienneté de l’ours qui nous est ici présenté : un certain manque de détail et de finesse. Le poil de la patte arrière levée ou de la patte antérieure posée est peu distinct. Pourtant, la marque du fondeur « F.BARBEDIENNE FONDEUR » et le curieux montage dessous, avec une barre transversale, sont ceux des fontes de Barbedienne fin XIXème.
Bref, c’est là que l’on voit les limites de l’expertise par photo : rien ne peut remplacer l’observation de la pièce en réalité et on ne peut exclure ici qu’il s’agisse d’une fonte très tardive voire d’une copie. Il faudrait vérifier ses dimensions exactes, le poids, les détails à certains endroits bien précis (naseaux, yeux, etc). Il faut aussi garder à l’esprit que, curieusement, on trouve fréquemment des plâtres de cet ours, pour une raison que j’ignore. En revanche, on trouve rarement en vente cet ours en bronze.
Avec la réserve émise ci-dessus, si cette pièce est bien une fonte fin XIXème, le sujet étant plaisant, le bronze d’une certaine taille, malgré une patine verte passée de mode mais qui était courante autrefois, ce bronze est une belle pièce. A mon avis, sa fourchette de prix devrait se situer aux alentours de 2500 Euros.
Monsieur M. nous dit que ce bronze a une origine familiale. Il est certain que s’il sait qu’il est dans la famille depuis longtemps, c’est un atout supplémentaire dans l’authentification. Si c’est une copie, sa valeur ne tourne plus qu’autour de quelques centaines d’Euros.
Je comprends bien volontiers que tout le monde ne soit pas passionné par les bronzes animaliers, mais il s’agit tout de même d’une jolie pièce !
Bravo à notre internaute pour les photos parfaites.