LA VALEUR D’UN BRONZE : « ANE BRAYANT » DE E.NAVELLIER

Voici une nouvelle demande à propos d’un beau bronze, qui plus est d’un artiste dont je n’ai encore guère parlé ici : Edouard Navellier. C’est M. Loïc L. de Dinan qui m’envoie quelques photos de cet âne brayant, ou « braillant » comme mentionné dans « Les bronzes du XIXème » de P.Kjellberg. Mais après tout, un âne peut bien braire ou brailler…

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Edouard Navellier est né à Paris en 1865 et mort à Laroche-Migennes dans l’Yonne en 1944. Fils d’imprimeur, il apprend la gravure avec son père mais à la suite d’un accident qui le laissera infirme, il se tourne vers la peinture puis, à l’occasion d’une visite à Paris dans ce Jardin des Plantes qui a nourrit l’inspiration de tant d’artistes, il se lance en autodidacte dans la sculpture animalière. Comme Rembrandt Bugatti (1885-1916), il étudiera aussi les animaux au zoo d’Anvers.

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Il a commencé à exposer ses œuvres au Salon des Artistes français en 1895 puis au Salon d’Automne en 1903. Il y recevra plusieurs médailles. Le Salon d’automne lui consacrera d’ailleurs une rétrospective en 1945, un an après sa mort.

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Navellier a créé environ 80 modèles. Selon le « Dictionnaire des sculpteurs animaliers » du Dr Hachet, on ne peut rattacher cet artiste à aucun courant existant à l’époque. On peut en effet discerner plusieurs styles dans ses bronzes : certains sont parfaitement finis, très figuratifs, comme le magnifique « Grand rhinocéros debout » qui, avec « Il Passe ! » (éléphant écrasant des pélicans), est l’une de ses œuvres les plus connues. Mais on peut aussi voir dans certains autres comme notre âne justement le travail brut du sculpteur, qui ne cherche pas à lisser la surface mais à laisser visible la force des coups de spatules et d’ébauchoirs. Le beau taureau ci-dessous se situe lui dans le style de Rosa ou Isidore Bonheur.

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Navellier a créé une grande diversité d’animaux : chevaux, taureau, âne, éléphant, chat bien sûr, mais aussi kangourous, ours, buffle, bison, zébu, brebis, lionne, chevreuil, etc. Ses bronzes sont en général de très bonne facture car l’artiste les ciselait et les patinait souvent lui-même. C’est précisément le cas de notre âne, nous dit P.Kjellberg dans son ouvrage de référence « Les bronzes du XIXème ». Il le date de 1907.

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Avec sa chaude patine marron et noire, cet âne, qui mesure 35 cm de long et 24 cm de haut est superbe : les pattes fines, les sabots petits, le ventre rebondi, le cou étroit, il fait connaître par son affreux cri de poulie rouillée son mécontentement d’être seul. Sa bouche grande ouverte lui donne un air benêt et le collier qu’il porte au cou semble bien lourd. A sa taille, on devine que ce n’est pas un petit âne arabe comme en a modelé Caïn, mais plutôt une grande bête du Cotentin. Quel talent pour saisir ainsi sur le vif cette scène et la rendre si vivante !

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La cote de Navellier sur le marché est assez mystérieuse : ses œuvres sont rares en galerie comme en salle des ventes (45 résultats seulement sur Artprice à comparer par exemple avec plus de 6000 ventes pour Barye), elles sont très souvent d’excellentes qualité et pourtant elles ne sont pas toujours hors de prix. A titre d’exemple, un magnifique cheval au licol de plus de 30 cm de long est généralement adjugé autour de 1600 Euros, ce qui est très raisonnable. Plusieurs pièces estimées autour de 4000 Euros ne trouvent pas preneur. Et puis au contraire, certaines estimations s’envolent avec des adjudications à 5000, 9000, 12000 Euros voire bien plus tel ce rhinocéros vendu à Londres en 2009 à plus de 15000 Euros.

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L’âne de notre internaute n’atteindrait sans doute pas la cote du rhinocéros, qui se situe toujours au plus haut des ventes d’œuvres de Navellier, mais il possède de nombreux atouts : c’est un sujet plaisant, très bien réalisé, qui a une histoire particulière puisqu’il a été édité, ciselé et patiné par l’artiste lui-même et a été présenté au Salon. Son passage en salle des ventes est rarissime, semble-t-il, ce qui d’ailleurs empêche toute référence de prix. Intuitivement, je pense donc qu’avec un tel pedigree, notre âne brayant pourrait être estimé autour de 2500 Euros, mais il n’est pas impossible qu’en vente un passionné fasse monter bien plus haut cette estimation.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « LE BOUQUETIN MORT » DE A.-L. BARYE

Monsieur Romain L. de Nantes possède un bronze signé Barye et me demande quelle est sa valeur.

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Il s’agit du « Bouquetin mort », d’Antoine-Louis Barye (1795-1875). En ayant souvent parlé sur ce site, je ne reviendrai pas longuement ici sur la vie et l’oeuvre de Barye, ce très grand artiste à l’origine de la prestigieuse école française de la sculpture animalière souvent qualifiée de romantique, bien que ce terme ne me semble guère appropriée. On entend généralement par là que Barye a introduit une rupture avec la sculpture animalière d’alors, assez figée et représentant le plus souvent un personnage célèbre à cheval, un lion dans une pose hiératique, un aigle martial. Barye a en effet représenté des animaux sauvages et domestiques très variés, du hibou au gnou, du lapin au dromadaire, et dans des attitudes naturelles. L’adjectif de « naturaliste » lui conviendrait donc beaucoup mieux.

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Pour créer ses sculptures, Barye a longuement observé les animaux notamment à la Ménagerie du Jardin des Plantes. Pour comprendre la nouveauté de ce courant artistique, il faut réaliser que les zoos ouverts au public sont une grande nouveauté en ce début du XIXème siècle : jusqu’à présent, les zoos étaient la propriété de quelques rois et princes et l’homme de la rue ne pouvait observer que les bêtes présentées dans les cirques et ménageries ambulantes, qui ne devaient probablement détenir que des singes, ours et autres animaux beaucoup moins intéressants que les grands fauves ou les pachydermes.

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L’animal ici représenté ne fait pas partie, bien sûr, de la catégorie des animaux exotiques mais c’est peut-être à la Ménagerie que Barye, qui n’a jamais quitté Paris, a observé ce bouquetin, à moins que ce ne soit quelque chasseur qui le lui ait soumis, en supposant qu’il se soit correctement conservé. Quoiqu’il en soit, le bouquetin est un sujet que Barye a travaillé à plusieurs reprises, plutôt en petites tailles. En témoigne par exemple ce « Bouquetin effrayé » mesurant moins de 10 cm de long. Il existe également un bouquetin debout, fort joli. Il faut se méfier du titre des œuvres proposées en salle des ventes car il y a parfois des erreurs : récemment, un modèle identique à celui de notre collectionneur était annoncé comme « Bouc couché ». Un kevel (petite gazelle) de Barye a également porté ce nom erroné dans un catalogue de vente. Et même dans l’excellent « Catalogue raisonné des bronzes de Barye« , ouvrage de référence de MM.Poletti et Richarme Gallimard, un groupe de mouflons est appelé « Famille de bouquetins ».

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Barye n’est pas le seul à avoir été inspiré par ce bel animal : Dubucand (1828-1894), par exemple, a réalisé le grand bouquetin ci-dessous.

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Revenons à notre bronze de Barye : il a été édité pour la première fois vers 1874, donc tout à fait à la fin de la vie de Barye. Le musée du Louvre en conserve le modèle en plâtre et le chef-modèle en bronze. En fait, comme expliqué dans « La griffe et la dent » édité par ce musée, il s’agirait d’une reprise d’une des pièces constitutives du grand surtout de table commandé à Aimé Chenavard et Antoine-Louis Barye en 1834 par le Duc d’Orléans. Terminé en 1838 et porté aux Tuileries en 1839, ce spectaculaire ensemble comprenait au centre une Chasse au tigre à dos d’éléphant et aux quatre coins des duels animaliers : Un lion et un sanglier, Un python étouffant un gnou, Un tigre renversant une grande antilope et Un aigle qui vient de s’abattre sur un bouquetin mort. Il faut encore mentionner quatre scènes de chasse entourant le surtout : Chasse au lion, Chasse au taureau sauvage, Chasse à l’ours et Chasse à l’élan. Je recommande vivement d’aller admirer, au Louvre, le modèle en plâtre de ces scènes extraordinaires.

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Pour reprendre les termes de « La griffe et la dent », « cette monumentale création va constituer pour Barye un vivier riche de modèles et de schémas dans lequel il puisera tout au long de sa vie ». Effectivement, Barye va éditer presque en l’état le Sanglier blessé ainsi que Le bouquetin mort, et reprendra avec quelques transformations des fragments des autres scènes.

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Le Catalogue raisonné précise que l’édition du vivant de Barye de ce Bouquetin mort fut extrêmement réduite – ce qui semble logique puisque Barye a disparu l’année suivante – et que les éditions posthumes par Barbedienne sont également peu nombreuses. La représentation d’un animal mort peut avoir déplu aux collectionneurs. Mais justement, ce sont les modèles les plus rares qui sont aujourd’hui les plus recherchés : posséder ce bouquetin mort, même en fonte posthume, est beaucoup plus intéressant que d’avoir dans sa collection un Barye édité à des dizaines voire des centaines d’exemplaires et que l’on peut retrouver chaque semaine ou presque dans la Gazette de Drouot.

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Les dimensions du bronze de notre internaute sont les suivantes : 30,2 cm de long x 19 cm de large (terrasse). A quelques millimètres près, ce sont bien celles mentionnées dans le Catalogue raisonné. Mais il n’y avait de toutes façons aucun doute possible sur l’authenticité de ce bronze : outre sa rareté, la finesse de sa ciselure et la qualité de la patine, il porte la marque du fondeur F.Barbedienne Fondeur et surtout le « cachet or » avec les initiales FB, qui date avec certitude une fonte des années 1876-1889.

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Monsieur L. possède donc une pièce absolument remarquable : très rare, parfaitement fondue et ciselée, elle s’inscrit dans une histoire prestigieuse – le surtout du Duc d’Orléans – et elle peut-être datée avec certitude du XIXème siècle. Et pour l’anecdote, on retrouve sur des croquis de Barye une étude au crayon de l’entrecroisement des pattes postérieures du bouquetin.

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Pour une pièce si rare, il est difficile de trouver des estimations en salle des ventes. J’ai relevé toutefois les deux éléments suivants :

– New York en octobre 1992 pour « L’aigle terrassant un bouquetin mort » : adjugé à l’équivalent de 9700 Euros, mais il n’est pas dit s’il portait une marque de fondeur ;

– Saint-Germain-en-Laye en octobre 2012 cette fois pour le même modèle que celui de notre internaute, en fonte Barbedienne mais sans cachet or : estimé 6000 à 8000 Euros mais invendu.

Bien qu’un animal mort puisse décourager certains acheteurs et que le prix des bronzes anciens ait tendance à baisser, un véritable collectionneur des bronzes de Barye ne devrait pas hésiter devant une telle pièce en fonte ancienne cachet or. Il me semble donc qu’une bonne estimation pour ce bouquetin serait de l’ordre de 6000 Euros.

Si vous possédez un bronze animalier et que vous voulez connaître son histoire et sa valeur, envoyez-moi des photos très nettes (vue d’ensemble, dessous, signature, marque éventuelle du fondeur) et ses dimensions précises à damiencolcombet@free.fr et je vous répondrai.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « SINGE MONTE SUR UN GNOU » DE A.-L. BARYE

Le propriétaire d’un curieux bronze signé Barye me soumet les photos ci-dessous, m’indiquant qu’il représenterait un singe à cheval sur un animal mythique, un « zèbracorne« . La terrasse (socle) du bronze mesure 25 cm de long x 25 cm de haut x 8,5 cm de profondeur.

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En réalité, cet animal est un gnou, mais comme nous le verrons plus bas on se demande bien si l’artiste n’a pas effectivement cherché à créer une espèce d’hybride entre un équidé et un gnou !

Ce bronze est répertorié dans le « Catalogue raisonné des bronzes de Barye » (MM.Poletti et Richarme – Gallimard) en page 121 sous le nom de « Singe monté sur un gnou« . Il est également présenté, à peu près avec les mêmes renseignements, dans d’autres ouvrages consacrés à Barye, comme « La Griffe et la Dent » (Musée du Louvre) ou encore « Untamed – The Art of AL Barye« (Johnston et Kelly).

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Etudions tout d’abord le thème ici traité. La monture est un gnou noir ou gnou à queue blanche, qui vit en Afrique du sud où il a failli disparaître, mais ses effectifs sont maintenant abondants et stabilisés. Le gnou noir est assez différent de son cousin bien connu, le gnou bleu, que l’on voit dans les documentaires migrer en immenses troupeaux du Kenya vers la Tanzanie et inversement : le gnou noir porte des cornes franchement tournées vers l’avant, une queue blanche, une crinière dressée comme celle d’un zèbre et une touffe de poils drus sur le chanfrein, détails que l’on retrouve bien (à l’exception de la couleur de la queue, bien entendu) sur le bronze de Barye.
Voici une photo d’un gnou noir prise au zoo de Sigean dans l’Aude.

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Il est étonnant que Barye ait sculpté un gnou car cet animal n’était pas présent à la Ménagerie du Jardin des plantes. Il l’a même fait à trois reprises : gnou seul (le même que celui monté par un singe, mais sans ce dernier), serpent étouffant un gnou et notre singe monté sur un gnou. Il s’agit toujours d’un gnou noir.

Pour ce qui est du singe, il s’agit d’un orang-outang, ce qui se vérifie notamment aux excroissances de chaque côté de la tête. On sait même que Barye s’est inspiré de Jack, jeune orang-outang de 10 mois pensionnaire de la Ménagerie en 1836-1837. Ce singe était apparemment un farceur connu et apprécié des Parisiens. A sa mort, il fut disséqué par Barye – il procéda ainsi à plusieurs dissections d’animaux du zoo, dont un ours et un lion – puis naturalisé et sous cet apparence il resta encore une mascotte.

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Pourquoi avoir représenté un singe sur un gnou ? Barye s’est inspiré d’un dessin du peintre anglais Thomas Landseer (1795-1880), qui montre un orang-outang à cheval sur un gnou posant ses pattes avant sur un rocher en partie immergé. Barye a recopié ce dessin, aujourd’hui conservé au Musée du Petit-Palais à Paris. On pense aussi que Barye a voulu tourner en dérision la sculpture équestre classique. Il s’est d’ailleurs un peu écarté du dessin de Landseer, notamment en donnant une allure plus équine au gnou.

Passons maintenant à la réalisation technique. On ne connait pas la date de création du modèle mais, sur la base des dates ci-dessus mentionnées (dessin de Landseer, présence du singe au zoo, etc.), on pense qu’il date à peu près de 1837. En revanche, on connaît la date de sa première édition en bronze : 1840, par Barye lui-même, qui avait alors sa propre fonderie. Ce modèle a été édité, après la mort de Barye et la vente par sa veuve des chefs-modèles, par Brame et G.Lucas. Ce dernier était propriétaire du modèle et le faisait fondre par Gruet. Cette scène n’a jamais été éditée par Barbedienne, qui a pourtant édité la plupart des modèles de Barye (dont le gnou seul). Il est donc vain d’espérer voir la marque de Barbedienne sur ce modèle ! Le singe monté sur un gnou n’a pas été très apprécié : à l’époque de Barye, le nombre de bronzes vendu est faible (une cinquantaine) et le nombre de fontes posthumes serait du même ordre.

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On aura compris qu’il s’agit là d’une pièce intéressante car beaucoup moins courante que bon nombre de bronzes de Barye que l’on trouve en vente chaque semaine ou presque dans une salle des ventes. Reste à déterminer l’ancienneté de la pièce, qui conditionne sa valeur : une fonte très ancienne, autrement dit du vivant de Barye, vaut beaucoup plus cher qu’une fonte posthume, surtout si elle est un peu tardive.

Ce bronze ne porte apparemment pas de cachet de fondeur. Ce n’est donc pas une fonte d’époque car Barye apposait un cachet « BARYE » et un petit chiffre en plus de sa signature. Il s’agirait donc d’une fonte posthume. Peut-il s’agir d’une fonte très tardive voire d’un surmoulage, qui ne vaudrait donc pas grand-chose ? Je ne le pense pas : même si les détails ne sont pas aussi présents que sur un modèle du vivant de Barye, on en voit un certain nombre et ils révèlent une fonte très correcte. La patine est belle. De plus, le montage avec des grosses vis est typique des fontes fin XIXème (ou tout début XXème). Enfin, les dimensions indiquées sont bien celles référencées dans le Catalogue raisonné.

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Je pense donc qu’il s’agit d’une fonte posthume mais ancienne, de Brame ou Gruet. Seul un examen de la pièce en réalité permettrait d’en être certain mais c’est très probable.

Quelle valeur pour cette pièce ?

Elle a, comme tout bronze, des atouts et des défauts, vus plus haut. Ses atouts sont d’abord d’être de Barye, artiste de référence. De plus, il s’agit d’un sujet plutôt rare et d’une fonte de qualité. Ses « défauts » sont de n’être pas une fonte du vivant de Barye et de représenter un sujet difficile, moins plaisant qu’un éléphant, un fauve ou un cheval, ce qui est d’ailleurs la raison de son relatif échec à l’époque de Barye. Mais ses qualités l’emportent largement sur ses défauts !

Voici quelques résultats de vente aux enchères pour ce sujet :

– Paris en octobre 2011 chez Sotheby’s : estimé 20 000 à 30 000 Euros mais non adjugé. Ces chiffres ne sont pas représentatifs car il s’agissait en fait de la vente de la collection du très connu antiquaire Fabius. Le modèle présenté était certainement une fonte du vivant de Barye, comme la plupart des bronzes proposés à cette vente et comme l’estimation très élevée le montrerait. Quoi qu’il en soit, il n’a pas été vendu !
– Londres en mars 2009 chez Christie’s : estimé à l’équivalent de 8500 à 12500 Euros mais invendu.
– New York en décembre 2008 : adjugé à l’équivalent de 15000 Euros (très belles patines et ciselures)
– St Germain en Laye en septembre 2008 : adjugé à 12000 Euros
– St Paul les Dax en juin 2007 : adjugé à 11000 Euros

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Compte tenu des chiffres ci-dessus et de la tendance à la baisse des bronzes animaliers XIXème depuis environ 2 ans et encore plus depuis le début de l’année 2013 (tendance que l’on observe sur la plupart des antiquités notamment les meubles depuis plusieurs années d’ailleurs mais qui avait épargné jusqu’alors les bronzes), et sous réserve d’un examen de la pièce en réalité, je pense qu’en salle des ventes, ce bronze pourrait raisonnablement être estimé autour de 6000 à 7000 Euros. On a en effet observé qu’à 8500 Euros à Londres, en décembre 2008 (dernière vente où ce lot était proposé), il n’y a pas eu d’offre. Et depuis 2009, les prix ont baissé.

Vous possédez un bronze animalier et voulez en connaître histoire et estimation ? Envoyez-moi un mail avec les dimensions et des photos très nettes (vue d’ensemble, signature, marque éventuelle de fondeur, dessous du socle) à damiencolcombet@free.fr et je vous répondrai.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « LIONNE ÉTENDUE SUR UN ROCHER » DE CH.VALTON

Madame Hélène H. possède une lionne en bronze posée sur un rocher et elle souhaite en connaître la valeur. Elle s’étonne de la signature, gravée en rouge sur la pierre et non sur le bronze lui-même, ce qui l’inquiète quant à l’authenticité de cette pièce.

Son fauve possède les dimensions suivantes : 23 cm de long x 12 cm de haut x 12 cm de profondeur.

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Ce bronze de Valton est très courant mais toujours très apprécié car l’attitude de la lionne est remarquable et la composition, alliant bronze et pierre, est très réussie. C’est un procédé que ce sculpteur a utilisé à plusieurs reprises, notamment pour une souris sur marbre blanc, un sanglier également sur marbre, et surtout pour le « Loup suivant une trace » bien connu, où l’on voit un loup en bronze marchant prudemment sur un socle en marbre blanc dans lequel apparaissent des traces d’homme.

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Charles Valton est né à Paris en 1851 et est mort à Chinon en 1918. Il fut élève de Barye et de Frémiet. Familier de la ménagerie du Jardin des Plantes depuis l’âge de 15 ans, il se révèle très doué et obtient plusieurs médailles et récompenses. Avec son maître Antoine-Louis Barye (1795-1875), il réalise un groupe intitulé « Les deux étalons« . Dans son Dictionnaire des sculpteurs animaliers, le Dr Hachet cite Valton évoquant cette sculpture : « Je peux témoigner que dans cette oeuvre nous avons tenu à respecter autant l’émotion et la sensibilité que la pureté des formes. Ce fut pour moi des moments de grande intensité que de côtoyer un talent immense, une main si sure et une modestie toujours bienveillante. »

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Valton a exposé très régulièrement au Salon et a travaillé aussi pour la Manufacture de Sèvres. Ses bronzes ne sont pas très courants en salle des ventes et sont généralement de très bonne qualité. Un certain nombre ont été fondus par Barbedienne, Siot-Decauville ou Collin. Pour être plus précis, quelques sculptures de Valton sont très courantes, telles que « La lionne blessée« , percée de flèches et qui se traîne sur ses antérieurs, ou le chien de garde « Passez au large ! », mais on voit plus rarement les autres, telles ce remarquable dromadaire couché ou ce lion rugissant.

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Revenons à notre lionne couchée. La posture du fauve est superbe : on l’imagine somnolant au soleil avec ses soeurs et brusquement réveillé par un bruit insolite. Est-ce  un impala qui s’approche ? une troupe d’éléphants qui le fera déguerpir ? un lion mâle qui s’avance ? La musculature est bien rendue, sans l’exagération d’un Delabrierre, et la lionne semble très naturelle, même plus que sur beaucoup de modèles de Barye. Le dessous des pattes, les oreilles, les plis du cou sont parfaitement modelés.

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La signature est curieusement gravée sur le granit et reprise à l’encre rouge. Le socle est vissé au métal. A la différence du bronze, coulé dans un moule, le socle en pierre doit être taillé spécialement pour chaque modèle. Il pourrait donc être très différent d’un exemplaire à l’autre. Or, il n’en est rien : sans être strictement identiques, les morceaux de granit, parfois plus ou moins clairs, sont à peu près toujours du même gabarit.

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On aura compris que le modèle de Madame H. n’est pas une copie mais un bon exemplaire. Il possède une belle patine marron avec des nuances de rouge et de noir. C’est même un bronze très beau, pour le choix original du sujet et la qualité de sa réalisation.

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Malgré tout, les résultats de ce modèle en salle des ventes ne sont pas très élevés :

– Mars 2013 à Paris : estimé 800 à 1000 € mais invendu.

– Août 2012 à Deauville : estimé 1500 à 2000 € mais invendu.

– Déc. 2011 à Paris : adjugé 1250 €

Les quatre précédentes ventes ont vu cette lionne être adjugée entre 700 et 800 €.

Il faut donc bien admettre que la valeur, assez constante, de ce modèle tourne autour de 800 € alors qu’à mon sens, avec une belle patine, il mériterait de dépasser les 1000 €.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « LE LIÈVRE ASSIS » DE G.GARDET

M. Vincent L. m’envoie des photos d’un lièvre assis, d’environ 12 cm et signé Gardet, sur lequel il a quelques doutes. Nous allons donc examiner ensemble ce bronze.

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Georges Gardet est né à Paris en 1863 et y est décédé en 1939. Fils de sculpteur, il fut élève du très grand Emmanuel Frémiet. On connaît surtout de lui ses fauves, dont le tigre et la tortue, les deux panthères se battant, un couple de tigres dans une attitude tendre, tout comme un lion et une lionne. Il fit un remarquable ours assis, la tête levée, semblant mendier une friandise.

Au parc Montsouris à Paris, on peut admirer « Drame au désert », où une panthère découvre avec fureur le serpent qui a tué ses petits. Exposé au Salon alors que l’artiste n’avait encore que 24 ans, cette scènel attira sur lui les louanges. Polyvalent, ce artiste sculpte égalemet dans la pierre, notamment le magnifique chien danois en marbre tacheté que l’on peut admirer au Musée des Beaux-Arts de Lyon, où il n’est malheureusement guère mis en valeur (photo ci-dessous).

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Gardet a réalisé de nombreuses oeuvres monumentales, présentes dans de nombreux musées français et étrangers, où il jouit d’une excellente réputation, à mon sens justifiée. Ses bronzes ont été édités par plusieurs fonderies dont Thiébaud, Barbedienne, Siot-Decauville, Valsuani, Colin. Certains modèles ont également été réalisés en biscuit de Sèvres.

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La patine du lièvre de notre internaute est assez jolie, avec ses teintes marron et noires, nuancées de doré qui est en fait le cuivre apparaissant en transparence. En revanche, sans être rédhibitoire à première vue, la ciselure semble assez pauvre, surtout quand on connaît le talent de Gardet. Le bout des pattes du lièvre, le poil du ventre ne sont pas très détaillés. A ce stade, on peut donc penser qu’il s’agit simplement d’une fonte tardive.

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Tout amateur de bronze commence par le retourner et regarder ce qui est son véritable pedigree : le dessous du socle. C’est là que l’on voir des vis, dont la forme et l’apparence sont riches d’enseignement. Le montage, parfois une marque de fondeur comme le fameux H des excellentes fontes de Brame) ou une inscription permettront de dater la pièce.

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Le dessous du lièvre n’est pas exaltant : une couleur grisâtre, un aspect un peu trop lisse, trop propre, des coulures. C’est mauvais signe. Et l’examen des détails de la sculpture vont confirmer ce sentiment : le bord des oreilles est mal ébarbé et certaines parties présentent même des trous.

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On trouve généralement sur le socle une signature, théoriquement assez nette, et parfois une marque de fondeur sous la forme d’une inscription (Barbedienne Fondeur, par exemple, ou Susse, Rudier ou autre), d’une estampille (comme Barye, pour les fontes d’atelier) ou d’un cachet (Valsuani, Hebrard, Siot Decauville, etc.). Mais là, la signature est à peine visible, très faiblement gravée, et le cachet rond (à doite sur la photo ci-dessous) est illisible. De plus, il y a une goutte de bronze juste sous la queue (rond rouge du haut), ce qui n’est pas normal du tout.

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Une ciselure très approximative, un dessous du socle trop propre, une signature à peine lisible, un cachet de fondeur illisible, des trous et un ébarbage mal fait : ce bronze est un surmoulage ou une copie malhabile. Un collectionneur ne s’y attardera pas : ce lièvre dont l’attitude est pourtant jolie n’a qu’une valeur décorative et à mon sens ne devrait pas être présenté en vente comme un bronze « de » mais au mieux comme « d’après » et idéalement comme « dans le style » ou « dans le goût » de Gardet. Il ne devrait donc pas être adjugé plus de 100 ou 150 Euros.

LA VALEUR D’UN BRONZE : « LE CHEVREUIL » DE C.MASSON

Pour se reposer un peu des discussions « philosophiques » sur l’art, la beauté, l’esthétique, discussions qui reprendront dans une prochaine note, voici un joli bronze appartenant à Monsieur C. de Lyon, et qui nous en envoie de belles photos.

Il s’agit du Chevreuil, de Clovis Masson.

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On ne sait pas beaucoup de choses sur Clovis Masson, si ce n’est qu’il est né  Paris en 1838 et est mort en 1913, qu’il fut élève de Barye père (Antoine-Louis) et de Rouillard (le sculpteur qui réalisa notamment le Cheval à la herse, devant le Musée d’Orsay à Paris), et qu’il participa régulièrement au Salon de 1867 à 1909. Il est aussi le père de Jules Edmond Masson (1871-1932), sculpteur et graveur en médailles qui connut lui aussi un certain succès.

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Clovis Masson réalisa de nombreux sujets, essentiellement des fauves et des cerfs. Comme beaucoup d’autres, dont Mêne, il fit un Combat de cerfs intéressant. Toutefois, toutes ses pièces ne sont pas d’égale qualité car il leur manque souvent un pu de nervosité, et en cela il se rapproche de Dubucand (1828-1894), qui aurait également été élève de Barye. On dit que l’illustre artiste n’était pas très bon professeur, incapable de transmettre son génie à ses élèves. C’est possible et effectivement, bien que les bronzes de bon nombre de sculpteurs soient remarquables, il manque à la plupart la nervosité sans affectation et le naturel des sujets de Barye.

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Le chevreuil de notre collectionneur fait clairement exception parmi les oeuvres de Masson : il est absolument superbe à tous points de vue. L’exactitude morphologique, la naturel de l’attitude, la finesse de la ciselure (il faut admirer le détail des bois, le poil, les sabots…), la réalisation de la fonte sont remarquables.

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Ce bronze mesure 26,5 cm de long, 29,5 cm de haut et 11 cm de profondeur. Le dessous du socle montre un montage ancien, ce qui ne fait que confirmer le sentiment laissé par la fonte parfaite.

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Le chevreuil est un mammifère ruminant de la famille des cervidés très courant en France, dans les bois et les champs proches des forêts. Un trajet en TGV ou en voiture sur autoroute un soir d’été permet à coup sûr d’en voir à la lisière des champs de blé et des les grandes plaines cultivées, parfois en très grand nombre. C’est certainement le plus élégant des hôtes de nos bois. C’est un animal assez petit, mesurant environ 70 cm au garrot et pesant entre 20 et 25 kg. Ses petits bois ramifiés tombent chaque année, comme ceux du cerf, de l’élan, du renne. La femelle s’appelle la chevrette mais est souvent surnommée chèvre.

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Le chevreuil n’a pas de queue et a les fesses couvertes de poils blancs : c’est « le miroir », dont la forme est différente sur le mâle ou la femelle. Il sert notamment de signal d’alerte : en cas de danger, l’animal hérisse les poils de son miroir. Le chevreuil aboie, toiut à fait comme un chien. On l’entend dans les bois ou les plaines au moment du rut. Une autre caractéristique amusante de cette jolie bête : les brosses. Il s’agit de touffes de poils sombre à l’arrière des membres postérieurs. On les devine, légèrement en relief, sur le bronze de Masson (photo ci-dessus).

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Quelle est la valeur de ce très joli bronze ? Il faut savoir que les modèles de Masson ne cotent généralement pas très haut : dans les résultats de vente aux enchères, presque tous se situent entre 500 et 800 Euros. Mais notre chevreuil fait semble-t-il exception à la règle car en général il est adjugé plus haut, ce qui est tout à fait justifié.

Il ne faut pas confondre ce modèle avec d’autres sujets de Masson comme le Brocard couché, évidemment (on appelle brocard un mâle adulte), mais également avec un autre Chevreuil debout, tout aussi joli et de taille analogue.

Voici quelques résultats :

– Paris févr. 2013 (notre version) : estimé 200 à 300 Euros et adjugé à 300 Euros.

– Paris avril 2012 (dans l’autre version) : adjugé 1200 Euros .

– Paris mai 2003 (notre version) : estimé 600 à 800 Euros mais adjugé à 1100 Euros.

– Soissons déc. 2000 (notre version, mais avec un socle en marbre blanc) : adjugé en francs à l’équivalent de 1700 Euros.

Le premier résultat, tout récent, est incompréhensible. Il est pourtant bien précisé qu’il s’agit d’une épreuve et la fonte est visiblement ancienne. Celui qui a obtenu cette pièce pour 300 Euros a fait une affaire formidable, comme cela arrive parfois en salle des ventes.

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Un exemplaire a été mis en vente le 29 mars à Paris (étude Gros Delettrez) avec mention « Epreuve d’après Masson » ; il s’agit apparemment d’une bonne fonte. Il est estimé entre 1000 et 1200 Euros et, à l’heure où j’écris cette note, je n’ai pas encore le résultat.

Je pense qu’un sujet aussi gracieux et aussi bien réalisé pourrait être estimé entre 1000 et 1500 Euros.