MERVEILLEUSES GRAVURES DE LA FAMILLE BONHEUR

J’ai trouvé chez un bouquiniste sur internet un recueil de gravures d’animaux de la famille Bonheur : il s’agit de 84 dessins de la main de Rosa, Isidore, Auguste et Juliette (qui se maria avec le fondeur Peyrol). Je connaissais le talent des deux premiers mais beaucoup moins celui de Juliette et d’Auguste. Ces remarquables lithographies, de 35 cm x 46 cm, réalisées par Jules Laurens, ont été éditées par Montrocq à Paris. J’ignore hélas en quelle année.

Voici quelques-unes de ces lithographies :

Etude de canards par Juliette Peyrol-Bonheur

Etude de poules (détail ci-dessous) également par Juliette Peyrol-Bonheur

Etude de tête de cheval, par Rosa Bonheur

Cheval à l’écurie (détail ci-dessous), par Rosa Bonheur

Etude de tête de cheval, par Isidore Bonheur

Etude de pattes d’ongulé, par Juliette Bonheur

Il est très intéressant de voir la similitude entre certaines études et les bronzes de Rosa et Isidore Bonheur.

Ci-dessus, étude de brebis par Juliette Peyrol-Bonheur, et ci-dessous la brebis couché de Rosa Bonheur, en fonte Peyrol

Ci-dessus, étude de têtes de béliers par Juliette et ci-dessous le bélier couché par Rosa Bonheur en fonte Peyrol

Ci-dessus, une vache par Juliette Peyrol-Bonheur et ci-dessous la vache beuglant, par Isidore Bonheur, en fonte Peyrol.

Écorché de cheval, les deux par Isidore Bonheur

Autre exemple frappant : Taureau couché, les deux par Rosa Bonheur

« ZOO », BANDE DESSINEE DE FRANK ET BONIFAY

Depuis longtemps, je m’enviais d’une BD découverte par hasard dans les rayons des libraires, et dont les dessins animaliers m’avaient frappé par leur exactitude. J’en ai finalement fait l’acquisition, en édition intégrale (réunion des trois tomes) et je n’ai pas été déçu.

Les amateurs de BD connaissent tous cet ouvrage, « mythique », à tel point que plusieurs sites en parlent longuement ou lui sont même consacrés.

L’intrigue n’est pas très compliquée : à la veille de la guerre de 14-18, suite à un héritage, un médecin recrée un zoo dans un coin de Normandie. Il y vit en compagnie de sa fille adoptive, d’un sculpteur animalier et d’une russe amputée du nez. La grande guerre va bouleverser la vie de ce petit monde.

La beauté du livre vient de l’ambiance très particulière, onirique, du zoo, qui ressemble à une arche de Noé. Le dessinateur dessine parfaitement les animaux et nous permet de croiser tapir, grands koudous, panthère nébuleuse, ours, zèbres, marabouts, condors, etc. mais aussi des animaux moins connus : loup de Tasmanie (hélas disparu depuis peu), dik-diks, gouras, coatis, oryx…

Admirez par exemple ce portrait de grand koudou (avec en dessous une photo d’un vrai grand koudou) et, plus bas, ce zèbre blessé, en particulier sa jambe tendue.

Le sculpteur, qui porte le nom de Buggy, est évidemment Rembrandt Bugatti, dont il épouse les traits. On reconnaît d’ailleurs certains épisodes de la vie de ce génie, très marqué par la guerre de 14, et surtout ses œuvres, abondamment présentées.

On voit bien ci-dessus Bugatti modelant (avec difficulté !) son « Grand élan », dont je mets ci-dessous une photo du bronze.

Et sur la dernière page, on voit le « Grand fourmilier », dont voici le bronze.

« Zoo » – Frank / Bonifay – Editeur : Aire Libre / Dupuis. 3 tomes – Existe en version intégrale (2011) – 230 p. Quelques scènes un peu légères en font plutôt une BD « pour grands ».

Voici un site internet pour tout savoir sur cet univers :

http://www.bdcouvertes.com/zoo/Homepage/introduction.htm

LES MAGNIFIQUES ETUDES D’EMIL LOHSE

J’aime bien les bouquinistes : on y trouve des livres inconnus, de vieilles revues comme ces « Illustration » des années 40 agrémentées de beaux dessins d’Albert Brenet, on y retrouve aussi des livres que l’on avait très envie de lire mais que l’on a « perdu de vue » pendant des années. J’ai ainsi dévoré, récemment, « La piste du lion » d’Yves Carrière (décédé ces jours-ci), qui y relate la vie littéralement extraordinaire de Joseph Kessel, ou encore « Mustapha Kemal » de Benoist-Méchin, sur l’histoire moderne de la Turquie, sujet a priori ardu mais qui se lit pourtant comme un roman policier et permet de comprendre beaucoup de choses d’aujourd’hui (l’Europe, l’Islam, la laïcité, les problèmes kurdes et arméniens, etc.).

Et puis parfois on y fait une merveilleuse découverte. C’est ce qui m’est arrivé voici quelques semaines avec ce livre.

Il s’agit de « Tierstudien » (« Etudes d’animaux », pour les non-germanophones), d’Emil Lohse. Il est malheureusement en allemand, plein de mots bizarres pour qui n’est pas bilingue (j’aime bien les « unerschöpfliche« , « Sammlungsstück« , « Eichhörnchens« , « Einzelskizzen » et autres « Bleistiftzeichnung« …) mais on peut se contenter d’admirer les superbes planches, très bien reproduites.

En général, les études ont un charme particulier qui les rend très séduisantes : elles sont un mélange de spontanéité et de recherche de perfection. Celles de Joseph Oberthur, de Rötig, de Poret, de Rosa Bonheur, de Poortvliet me plaisent particulièrement. Celles d’Emile Lohse sont de cette trempe.

Qui est Emil Lohse ? Je n’en sais presque rien, si ce n’est quelques renseignements glanés ici ou là (en allemand..) sur internet. Je n’ai presque rien trouvé à son sujet dans les résultats de ventes aux enchères. Où sont donc ces magnifiques planches ? Ont-elles été vendues ? Sont-elles conservées par sa famile ? Par un musée? Je l’ignore. Si un internaute pouvait me renseigner (en français…), je lui en serais très reconnaissant.

Ce livre a été publié en 1956 et comprend environ 140 pages dont quelques-unes de texte (éditeur : Veb E.A. Seemann Verlag Leipzig).

LA VIE D’EMMANUEL FREMIET (2ème partie)

Suite de la note ci-dessous « La vie de Frémiet (1) »

Il serait trop long de retracer ici toutes les étapes de la vie d’Emmanuel Frémiet (1824-1910). La précédente note retrace son enfance : je m’attacherai simplement ici à quelques épisodes remarquables.

Deux œuvres majeures de Frémiet marquèrent les esprits du XIXème et constituèrent des étapes importantes dans la carrière du sculpteur : Le combat de l’ours et de l’homme, et Le gorille femelle emportant une négresse.

La première scène fut travaillée et retravaillée encore, changeant parfois de nom. On en connaît une version sous le nom du Dénicheur d’ourson. La première version date de 1850 (Frémiet a alors 26 ans) et il y en eut 6 autres ! Parfois le chasseur est déjà mort entre les bras colossaux du fauve, parfois il lutte encore ; les oursons sont soit vivants et cachés derrière leur mère, soit tués et pendent à la ceinture de l’homme. Cette oeuvre connut un succès considérable et valut une deuxième Médaille au sculpteur.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Le combat du gorille et de la femme fut également réalisé en plusieurs versions. Dans la première, réalisée en 1859, le singe – qui semble être un curieux croisement de gorille et de chimpanzé – s’enfuit en courant, tenant par la taille le corps d’une femme inanimée ou morte dont les pieds traînent par terre. Cette oeuvre fit scandale car on y vit l’expression de fantasmes inavouables sur les rapports entre femme et singe (une femelle pourtant). Théophile Gauthier prit farouchement parti pour le sculpteur. La pièce, soumise au Salon, fut refusée et faillit être retournée à l’auteur. Le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts et protecteur de Frémiet, obtint qu’elle soit simplement dissimulée derrière un rideau, dans un débarras. Mais la foule la chercha et souleva le rideau !

Colcombet bronze ancien Frémiet

Nadar, ami de l’artiste, se moqua du jury en décrivant ainsi le gorille : « Il emporte dans les bois une petite dame pour la manger. M.Frémiet n’ayant pu dire à quelle sauce, le jury a saisi ce prétexte pour refuser cette oeuvre intéressante ».

A l’issue de cette exposition, le groupe en plâtre fut entreposé dans un des ateliers de Frémiet. L’auteur du livre raconte ce qui arriva à l’artiste :

« Un matin, il trouva son oeuvre en miettes, brisée à coups de pioche. La veille, il avait eu une vive altercation avec des ouvriers travaillant dans le chantier voisin. La vengeance était évidente, mais Frémiet refusa de porter plainte, il vit là comme un avertissement, comme un signe que l’oeuvre n’était pas encore ce qu’elle devait être et qu’il fallait faire mieux. »

Frémiet refit donc cette scène en 1887, mais cette fois le gorille est percé d’une flèche, il tient une pierre  dans sa main et la femme n’est pas inanimée : elle essaie de se défaire de la terrible emprise du singe. L’oeuvre fut accueillie avec enthousiasme et obtint la Médaille d’honneur.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Comme presque tous les artistes de son époque, Frémiet participa aux travaux du Louvre et réalisa également les Chevaux ailés du pont Alexandre III. Il avait pourtant une grande aversion pour les architectes, ce qu’illustre bien l’anecdote suivante : « Se tournant un jour, à l’Institut, vers un de ses confrères qui plaisantait assez grossièrement, il lui dit mi-railleur mi-féroce : « Alors, il ne vous suffit pas d’être architecte, il faut encore que vous soyez mal élevé ?.. »

C’est que Frémiet rêve de simplicité, de nudité autour de ses œuvres, qui selon lui ne devraient pas se trouver enchâssées, étouffées par l’architecture environnante.

Dans son ouvrage, Ph.Fauré-Frémiet évoque longuement une curieuse histoire qui rend parfaitement compte du souci du détail, du perfectionnisme de Frémiet et de sa volonté irrépressible d’être au service de l’art et de la nature.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Frémiet reçut commande d’une grande Jeanne d’Arc, à placer à Paris. Il entame alors une réflexion autour de la sainte et de son cheval que l’auteur raconte à sa manière :

« En chair ou en bronze, il s’agit d’une femme – d’une jeune fille – vraisemblablement de taille moyenne, juchée, en toute maîtrise, sur un cheval de bataille énorme. Le réel, sans nul effort romantique, offre un contraste d’épopée. Il est certain que le génie et la mission de Jeanne n’ont aucun rapport avec sa taille. Géante, elle étonnerait à contresens. Ce qui est admirable, c’est qu’elle fut une fille de simple apparence et de taille ordinaire équilibrée au moral comme au physique. Voilà qui isole, purifie, glorifie, et son génie et son état d’illumination. Cette combattante, venue des champs, demande un cheval : « Monseigneur, donnez-moi un cheval » dit-elle à Baudricourt. Il serait surprenant que Baudricourt lui offrît un cheval de course. Le seul cheval qui vaille est celui qui peut, tour à tour, faire guerre et labour. Jeanne le connaît ; elle en fera son docile serviteur mieux que d’un exécrable cheval distingué, d’autant plus qu’elle a un pouvoir de domination extraordinaire sur toute force physique. Jeanne ira donc, frêle comme une femme, sur un grand cheval de combat. […].

Or ses proportions de femme exigent que les pieds, jambes tendues – la selle d’arme est, relativement, assez haute – ne dépassent pas le ventre du cheval et demeurent au-dessus de son niveau.

Frémiet tient également à faire de Jeanne ni une exaltée, ni une femme en prière. Pour lui, elle est habitée par sa vision mais elle en est au temps de l’action, dans la confiance. Il veut donc qu’elle ait l’air « normale ».

Colcombet bronze ancien Frémiet

Jeanne d’Arc est donc installée place des Pyramides en 1874. La princesse Mathilde félicite le sculpteur : « Bravo, soyez satisfait de votre Jeanne d’Arc, les sots seuls la critiqueront. » Hélas, les sots furent nombreux et se déchaînèrent… Selon eux, rien ne manifestant visiblement la mission de la Pucelle d’Orléans, ni sa haute stature, ni son air de piété ou de « folie mystique », on en vint à déclarer que Frémiet avait bafoué l’héroïne nationale. On lui dit que sa Jeanne a l’air d’un gamin, ou même d’un gavroche.

Tant et si bien que Frémiet en vient à douter : il se dit que la place où elle est installée manque de dégagement, que Jeanne d’Arc ne peut lui appartenir donc que son image doit être conforme à ce qu’en attendent les Parisiens, même s’ils ont tort. Le sculpteur décide alors de refaire une nouvelle Jeanne d’Arc, dont le corps passe de 1m73 à 1m96 et qui monte un cheval moins massif. On peut voir la maquette de la 1ère version au Musée d’Orsay : les différences sont assez subtiles !

Frémiet fait donc fondre la 2ème version et la donne à Nancy. Il voudrait remplacer la 1ère version par celle-ci mais ni l’Etat ni la Ville de Paris ne pourraient financer ce nouvel exemplaire. Une importante commande arrive alors des Etats-Unis : Frémiet la réalise et consacre l’argent ainsi gagné à faire fondre, à ses propres frais, un nouvel exemplaire de la 2ème version, ce qui dut représenter une somme colossale pour le pauvre artiste qui n’était pas riche. Il devient alors obsédé par la nécessité d’installer cette nouvelle Jeanne d’Arc à la place de l’ancienne, mais l’Administration s’opposerait à ces frais. Il la garde donc en réserve.

Or, en 1900, lors du creusement du métro sous la rue de Rivoli, le sol s’effondre un peu et Jeanne d’Arc s’incline un peu. Il faut l’enlever d’urgence et consolider ses fondations. Huit jours plus tard, la statue est réinstallée, en patine dorée. Certains trouvent que cette nouvelle patine la changent un peu. Et pour cause : c’est la 2ème version qui, en toute discrétion, a été installée. La précédente est détruite. Frémiet ne veut pas que cela se sache et veut garder le secret jusqu’à sa mort. Mais en 1905, le pot aux roses sera découvert.

Quelle extraordinaire leçon d’humilité, de conscience professionnelle et artistique, de générosité !

Bronze ancien Paris

Je voudrais terminer ces deux notes par un extraordinaire témoignage de cet immense artiste. Philippe Fauré-Frémiet raconte que le 15 août 1910, 25 jours avant sa mort, alors que Frémiet a 86 ans, il se confie à ses proches :

« Je crois en un Etre formidable, un Maître incompréhensible qui crée la Nature et règle ses lois comme il lui plaît. Or cet Etre, je L’ai senti, je L’ai touché, le L’ai prié toute ma vie.

Quand je préparais ma première communion, à Saint-Eustache, je L’ai connu pour la première fois. J’étais à lui, je me demandais si j’aurais la force d’être un martyr…

C’est dans ma quarantième année surtout, dans mes plus terribles luttes pour faire mes grandes statues, que j’ai touché cet Etre. J’étais seul dans mon atelier avec le modèle, toute la journée, éperdu, tendu à me briser pour comprendre et saisir la nature. Il était là, autour de moi. J’étais tremblant de ce contact… Je travaillais sans relâche, cherchant la nuit, par la pensée, à m’élever encore pour l’oeuvre du jour, priant tous les matins et tous les soirs. Je Lui demandais la force de faire mon devoir, de ne pas faiblir dans mon labeur, de ne pas succomber entre tant d’épreuves. Souvent, je recevais des avis admirables. Une pensée me venait à laquelle je sentais devoir obéir. Récemment encore j’ai reçu encore plusieurs conseils. Toujours je l’ai prié…

Un soir dans mon atelier, j’appris soudain par une lettre d’un ami, qu’une de mes plus ferventes prières était exaucée : dans mon élan de reconnaissance, je me trouvai debout, la tête penchée, les bras en croix, étendus ; je murmurais ma foi entière. J’ai sculpté mon Credo  en témoignage. »

Colcombet bronze ancien Frémiet

En lisant ce magnifique texte, un parallèle s’établit aussitôt avec la foi de Rosa Bonheur telle qu’elle l’exprime très simplement elle-même (source : « Rosa Bonheur – Une artiste à l’aube du féminisme » – Marie Borin – Pygmalion – 2011 – 444 p. – Un livre remarquable qui balaie bien des idées reçues et des élucubrations hâtives sur la fascinante Rosa Bonheur – C’est LE livre à lire sur le sujet) :

« Celui qui se sent ému devant la nature, toute la sagesse de Dieu, éprouve un sentiment de vraie religion. Je crois en la justice de Dieu, soit en ce monde, soit dans l’autre. L’Esprit Créateur n’a pas voulu qu’il nous fût donné avant la mort de connaître le secret de la vie. Il a tenu à nous laisser libres de la diriger chacun selon notre conscience. Nous ne pouvons rien affirmer sans orgueil déplacé ou imposture : l’Esprit Créateur ne peut être ni conçu, ni jugé par notre humanité. »

Et Rosa formule de très belles prières, quoique parfois un peu curieuses, inspirées du Notre Père, du Credo ou d’autres :

« Je crois en Dieu, le Père tout puissant, éternel, créateur de tout chose éternelle ; je crois en son Fils bien-aimé, le couple sauveur, Christ androgyne, unique sommet de transformation humaine, sublime manifestation de Dieu vivant qui est en tout ce qui est ; qui a été conçu dans le sein de la glorieuse nature humaine, toujours mère et toujours vierge, qui est né, qui est mort, pour renaître toujours plus parfait, qui est monté vers l’avenir qu’il nous ouvre où seront jugés les vivants et les morts. Je crois au saint amour, Dieu vivifiant toutes choses, à la sainte Eglise où tous sont appelés en corps et en esprit, à la communion de tous les hommes, sanctifiés par le travail saint, car tous seront sauvés ; à la rémission des fautes ; à la vie éternelle ».

Que l’on rejoigne ou non Frémiet et R.Bonheur dans leurs convictions, il est en tout cas frappant de voir à quel point leur foi est personnelle et pas du tout extérieure, conventionnelle, imposée par les habitudes de l’époque.

LA VIE D’EMMANUEL FREMIET (1ère partie)

Dans ma note du 19 mars 2012 sur mes dernières acquisitions de livres, je mentionnais le livre de Philipe Fauré-Frémiet paru en 1934 chez Plon dans la collection « Les maîtres de l’art » : « Frémiet« .

Ce livre, que l’on trouve facilement sur les sites de ventes d’occasion, est si intéressant que je souhaite vous en faire partager quelques passages, agrémentés de photos de ses œuvres.

Bronze Colcombet livre Frémiet

Emmanuel Frémiet est né à Paris en 1824 (Barye avait alors 29 ans) et mort à Paris également, en 1910 (35 ans après la disparition de Barye). Il fut le beau-père du grand compositeur Gabriel Fauré.

Les aléas de l’existence font que la famille de ce grand artiste, bien avant sa naissance, était déjà marquée du sceau de la sculpture. En effet, au début du premier Empire, le sculpteur Rude (à qui l’on doit La Marseillaise de l’Arc de Triomphe) a 20 ans. Il rencontre par hasard Monsieur Frémiet, directeur des Contributions à Dijon et qui vient de perdre son beau-père. M.Frémiet installe Rude chez lui et lui commande le buste du défunt. Se rendant compte du grand talent du jeune homme, M.Frémiet jouera pour lui le rôle de protecteur, lui payant sur ses propres deniers un remplaçant lorsque le tirage au sort désigne Rude pour entrer dans la Grande Armée. Lorsque ce M.Frémiet disparaîtra, Rude sculptera son médaillon, mystérieusement disparu depuis. Ce Frémiet avait un frère, Jacques, qui s’installa dans l’Ain et dont le fils Théophile-Auguste est le père d’Emmanuel Frémiet.

En résumé, le sculpteur Frémiet avait pour grand-oncle le généreux protecteur de Rude.

Bronze Colcombet Orsay

En 1823, (Théophile)-Auguste Frémiet demande la main de Joséphine Frochot. Le sculpteur vouera une admiration sans borne à sa mère. Il considère qu’elle l’a « créé deux fois : physiquement et spirituellement ». La voici décrite par Philippe Fauré-Frémiet :

« Mme Frémiet n’était ni grande ni forte. C’était une frêle créature aux traits réguliers et fins. Douée d’une extrême sensibilité, perpétuellement frémissante, jamais résignée, déclarant qu’il fallait toujours aller plus haut, elle avait une fermeté d’âme qui pouvait toucher parfois jusqu’à l’intransigeance, sans exclure, par ailleurs, toute la subtilité d’une infinie tendresse. »

Auguste Frémiet, son mari, donc le père d’Emmanuel, était visiblement instable, partagé entre des rêves de grandeur pour lui et ses deux fils et une paresse, une arrogance confondantes. Il est d’ailleurs étonnant de trouver tant de point commun dans l’enfance très dure, au bord de la misère, de Frémiet et celle de Rosa Bonheur, dont le père abandonna la famille pour rentrer dans un phalanstère, laissant mourir sa femme et se disloquer sa famille.

Les révolutions du XIXème marquèrent également les jeunes années de ces deux artistes. En juillet 1830, à 6 ans, descendant chercher comme chaque matin un peu de bouillon à l’épicerie, il entendit siffler les balles dans la rue et vit un cadavre. Son père vint le chercher mais sa mère, plus tard, ne craignit pas de l’emmener dans les rues les plus dangereuses, près des barricades : « cette jeune femme avait l’âme emplie par l’ardeur du siècle, misère et danger lui semblaient une fameuse école, à ne pas rechercher mais à ne pas craindre » écrit l’auteur.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Une anecdote montre bien l’inconséquence paternelle : en 1834, alors que le futur sculpteur a 10 ans, Mme Frémiet parvient, sur recommandation, à rentrer à l’hôpital comme surveillante et, grâce à ses qualités, elle devient rapidement une surveillante générale très appréciée. S’ouvre alors une période heureuse et de relative prospérité puisque la famille est logée à l’hôpital. Le père décide que son fils doit recevoir la meilleure éducation qui soit : il est inscrit au lycée Henri-IV et suit également les cours d’une pension renommée où il apprend notamment le maniement des armes. Mais tout est gâché par Auguste Frémiet qui « consacre, pendant ce temps, ses moments perdus à composer d’ingénieux pamphlets contre le directeur de l’hôpital »… La famille est priée de quitter les lieux et c’est la débâcle.

Colcombet bronze ancien Frémiet

A 12 ans, Frémiet doit travailler. Il rentre comme apprenti chez un peintre en bâtiment, où il est l’esclave des ouvriers, devant porter des pots de plus de 20 kg. A tel point qu’un jour, malmené par un ouvrier, il sort de sa poche un couteau, l’ouvre et menace de tuer le peintre (il a 13 ans !).

Les commentaires de Philippe Fauré-Frémiet  (d’un style excellent, comme tout le livre) sont intéressants :

« Cruelle année d’apprentissage qui laissa dans le cœur de Frémiet une sorte de haine aristocratique du peuple. Il aimait la foule, et toute misère dont le destin seul est coupable trouvait secours auprès de lui, mais il exécrait cet orgueil trivial par quoi tant d’impuissants se consolent de leur médiocrité en niant le mérite. Il n’admettait ni la paresse ni la lâcheté et ne pardonnait que difficilement la sottise qu’il méprisait surtout. C’est que, de l’abîme où il se trouvait à 12 ans, il s’éleva par ses propres forces, avec le seul appui d’une mère malheureuse. »

Frémiet dessine sans cesse, chez lui ou chez Mme Rude. A 13 ans, il obtient le 1er prix d’entrée contre 200 candidats à l’Ecole des Arts décoratifs. A 15 ans, il remporte au Concours annuel le 2ème prix de dessin copié dans la catégorie Figure, et, à un autre concours, le 1er prix dans la catégorie Animaux. Tout cela sous les railleries de son père qui passe à la maison de temps à autre et se moque des rêves de grandeur que forme Mme Frémiet pour son fils.

Dans son livre, Philippe Fauré-Frémiet reproduit des dessins de Frémiet et l’on ne peut qu’admirer son talent et, parfois, son humour. Ainsi d’un coq qui contemple la cheminée où rôtissent 3 poulardes et qui est sobrement intitulé : « Un veuf » !

A 16 ans, le jeune garçon entre comme apprenti lithographe dans l’atelier du peintre Werner au Muséum : il y reproduit sur la pierre, d’après les planches originales, squelettes, organes, muscles de l’homme et des animaux. On voit immédiatement tout le profit qu’il en tirera plus tard pour la sculpture, qu’il commence alors.

Colcombet bronze ancien Frémiet

La vie de Frémiet n’est pas facile : il se lève tôt pour se rendre à la ménagerie du Muséum et y réaliser ses premiers ébauches, puis il commence sa journée de travail et enfin, après le dîner frugal, il suit les cours de dessin. Le grand Rude apprécie les travaux de Frémiet et lui ouvre son atelier le soir.

A 18 ans, grâce à son talent, son travail acharné et aux conseils de Rude, il devient ouvrier chez un sculpteur reconnu. Frémiet ne dit jamais son nom pour des questions de discrétion fort louable : le fils du patron avait renoncé aux sujets pieux de son père pour se consacrer à la sculpture animalière et détacha Frémiet à son service. Lorsque ce dernier avait terminé un sujet, le maître le prenait et sans y faire aucune retouche le signait de son nom !

Le soir, Frémiet travaille pour le musée Orfila : il peint des pièces d’anatomie comparée moulées sur nature. Sa réputation commence à s’étendre et il est recruté par le Docteur Suquet qui exposait des cadavres restaurés, peints, aux yeux de verre, que l’on eut dit vivants :

« Le chef-d’oeuvre de Suquet – et le sien – fut certaine charbonnière dépecée et jetée en Seine par son mari, puis repêchée et si bien reconstituée et restaurée, que sa beauté passa toutes les espérances, tous les rêves de coquetterie que, de son vivant, elle avait pu former ».

A 19 ans, Emmanuel Frémiet fait son premier envoi au Salon : une gazelle.

Frémiet n’est certes pas riche mais commence à sortir de la misère. Il gagne un peu d’argent mais sa mère le met en garde dans une lettre admirable, qu’il garda toute sa vie :

« Il est de mon devoir de t’avertir, quand je te vois dominé par un penchant dont le résultat peut être préjudiciable à ta tranquillité, car crois bien, mon cher enfant, que toutes les représentations que j’ai pu te faire étaient toujours pour toi seul que je voudrais tant voir heureux.

Raisonnons un peu, où est le bonheur ? Partout, quand on sait le trouver. Je crois que tu ne te plains pas de ton sort ; un seul point fait donc parfois ton désespoir, c’est ce désir d’argent.

C’est donc là seulement que tu dois t’observer et combattre une faiblesse qui ne peut plus, à ton âge, être considérée comme enfantillage et qui, si tu n’y prenais pas garde, te conduirait à de tristes résultats, crois-en mon expérience ; de là l’égoïsme, l’amour-propre blessé et tant d’autres choses que je ne te déduirai pas.

Regarde un peu ma vie, mon cher ami, et juge des combats qu’il m’a fallu supporter. Mais toujours je suivais la ligne droite que je m’étais imposée ; ce n’est que cela qui vous donne le contentement. Quand tu veux faire un travail, quelle persistance tu y mets ; n’obtiens-tu pas presque toujours un résultat ? Fais donc en sorte de comprendre que la société exige un peu pus et qu’il faut beaucoup faire pour elle. »

Morale janséniste du XIXème ? Non, assurément, il serait heureux que de nos jours ce genre de discours soit davantage prononcé et entendu…

Colcombet bronze ancien Frémiet

Emmanuel Frémiet rencontre Marie-Adélaïde Ricourt, qui a 16 ans. Quinze jours après leur première rencontre, les jeunes gens se fiancent. Ils se marieront en avril 1854. Emmanuel Frémiet trouva là une remarquable épouse, intelligente, sensible, qui lui fut d’une grande aide.

La carrière de Frémiet est lancée : elle ne s’arrêtera plus, sauf pour de courtes éclipses qui lui font rechercher des commandes afin de pouvoir vivre.

Suite d’ici quelques jours…

LA VIE DE ROSA BONHEUR

Bien avant de découvrir l’immense talent de son frère Isidore, j’ai toujours particulièrement aimé Rosa Bonheur (1822-1899). Est-ce d’abord grâce à son merveilleux patronyme ? Est-ce dû à l’éblouissement devant le très grand « Labourage nivernais » exposé aujourd’hui au Musée d’Orsay ? Est-ce pour sa passion envers les moutons et les bovins ?

Je ne sais mais j’ai toujours été particulièrement touché par ses peintures et ses bronzes, même si hélas ceux-ci sont en nombre réduit puisque Rosa laissa volontairement le champ libre à son frère Isidore.

J’avais déjà le beau livre illustré « Rosa Bonheur », édité par le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux et William Blake and Co. Edit. mais quelle joie en découvrant il y a quelques jours la parution d’un nouveau livre « Rosa Bonheur – une artiste à l’aube du féminisme » de Marie Borin (Pygmalion – 444 p. – Mai 2011 – 23,90 Euros).

Je n’en ai encore lu qu’un quart mais j’ai bien du mal à le quitter tant il est intéressant. J’ai un peu craint, à la lecture du titre, une appropriation ultra-féministe au mépris de la réalité, mais au contraire, l’auteur s’attache à revenir à la « vraie » Rosa, intelligente, déterminée, indépendante, mais humble, généreuse, droite et lucide.

J’ignorais combien l’enfance de Rosa avait été malheureuse et à quel point elle en a été marquée. Sa mère, née de parents inconnus, découvrit à la mort de son oncle bien aimé et protecteur, Jean-Baptiste Dublan de Lahet, que celui-ci était en fait son père et les papiers lui révélant l’identité de sa mère disparurent mystérieusement dans les 48 heures du décès.

A 11 ans, Rosa perdit cette mère adorée et très courageuse, âgée de seulement 37 ans. Son père avait pratiquement abandonné sa famille pour rentrer dans une communauté saint-simonienne qui, il faut bien le dire, était quasiment une secte. A la dissolution de cette communauté, Rosa retrouvera son père, mais vivra comme un déchirement son remariage. Heureusement, elle se lie d’amitié avec la famille Micas, dont la fille, Nathalie, et Rosa ne se quitteront plus jusqu’à la mort de la première. Marie Borin combat d’ailleurs la thèse de l’homosexualité de Rosa Bonheur, qui fût souvent demandée en mariage mais refusa toutes les propositions, hantée par le malheur de son enfance et surtout de sa mère.

Extrait :

Le talent de Rosa éclate alors qu’elle est encore très jeune. Les œuvres qu’elle présente au Salon sont immédiatement et unanimement saluées, et lui valent une très grande notoriété, en France et en Angleterre, puis aux Etats-Unis, où elle fait des rencontres étonnantes. D’ailleurs son mode de vie est assez excentrique. En particulier, elle ne peut se retenir d’acheter toutes sortes d’animaux qu’elle héberge comme elle peut : moutons, chèvres, cerf, lionne, taureau et vaches (qu’elle ne parvient pas à ramener d’Angleterre), etc.

Extrait :

Elle est la première femme artiste décorée de la Légion d’honneur ; elle rencontre l’Impératrice Eugénie (qui débarque à l’improviste à son atelier), Napoléon III et le Prince impérial, le Président Sadi Carnot, la Reine Isabelle II d’Espagne ; elle devient amie de Barye, Mêne, Cain, de bien d’autres grands artistes.

On a beaucoup parlé de l’autorisation qu’elle reçut de la Préfecture de police de pouvoir s’habiller en pantalon. En réalité, comme on peut le lire ci-dessous, Rosa Bonheur n’en tire aucune gloire et ne revendique rien à ce sujet précis, mais elle a une haute idée de la dignité de la femme et tient à ce que celle-ci soit considérée selon cette dignité, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque. Nul doute que son très fort caractère sût imposer cette volonté lorsque c’était nécessaire.

Extrait :

Je conseille donc vivement ce livre captivant et attachant. Il serait idéal d’avoir sous la main, lors de sa lecture, le livre précité édité par le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

Et pour terminer, une anecdote pour ceux qui sont agacés de voir le nom de leurs œuvres déformé dans les expositions, catalogues et salles des ventes : le fameux tableau « Labourage nivernais » fut présenté au Salon de 1849 sous le nom de… « L’abordage nivernais » !

Colcombet maison Rosa Bonheur

Château de By à Thomery, près de Fontainebleau – Ancienne propriété de Rosa Bonheur

Colcombet maison Rosa Bonheur