« LES DERNIERS RHINOCÉROS » DE LAWRENCE ANTHONY

Il y a quelques mois, en mars 2013, je vous recommandais un livre passionnant, « L’Arche de Babylone », racontant le sauvetage du zoo de Bagdad par Lawrence Anthony.

Est sorti récemment un autre livre du même auteur : « Les derniers rhinocéros« . Il raconte cette fois la volonté de L.Anthony de sauver les derniers représentants d’une sous-espèce de rhinocéros blancs d’Afrique, la sous-espèce dite du Nord (« Ceratotherium simum cotoni« ), par opposition à celle du Sud (« Ceratotherium simum simum« ).

Il reste environ 12 000 rhinos blancs du Sud dont 750 en captivité, où ils se reproduisent (on peut en voir dans de nombreux zoos français dont Sigean, Beauval, Montpellier, etc.) alors qu’il ne reste que quelques exemplaires en captivité de la sous-espèce du Nord, dans un zoo tchèque où elle a du mal à se reproduire, et peut-être une quinzaine à l’état sauvage dans la réserve de Garamba en RDC (ex-Zaïre).

Or le braconnage qui s’est considérablement intensifié ces dernières années fait des ravages dans les populations de rhino du Sud mais également du Nord. Le kilo de corne de rhinocéros se vend aujourd’hui plus cher que l’or, ce qui permet aux braconniers commandités par de riches Asiatiques de mettre en oeuvre des moyens importants pour s’approprier ces cornes : hélicoptères, fusils puissants ou mitrailleuses, corruption de fonctionnaires, etc.

La réserve de Garamba est située au coeur d’une zone de conflit entre l’armée congolaise et les redoutables rebelles de l’ARS (Armée de Résistance du Seigneur), conflit qui a entraîné de gigantesques déplacements de population (deux millions de réfugiés), des massacres (environ 150 morts par semaine), une misère épouvantable dont celle des enfants-soldats.

Les dirigeants de l’ARS, dont Joseph Kony, sont recherchés par la Cour pénale internationale de La Haye.

Rhinocéros blanc – Bronze (épuisé)

Dès lors, comment sauver 15 malheureux rhinos dans une des zones les plus dangereuses de la planète, qui plus est dans une réserve que les gardes ont déserté pour « sauver leur peau » et où les braconniers sont donc tranquilles pour achever leur triste besogne ?

Je ne dévoilerai pas ici l’issue de l’aventure – l’auteur a-t-il ou non réussi à sauver les derniers rhinocéros du Nord ? – mais elle aura mené Lawrence Anthony bien plus loin qu’il ne l’imaginait au départ, le forçant à devenir acteur des négociations de paix au Congo.

Ce livre se lit d’une traite, comme un polar. Je le recommande vivement. Je vous incite également à visiter le site de cet incroyable Sud-Africain qu’est L.Anthony : http://www.lawrenceanthony.co.za/

« Les derniers rhinocéros » – Lawrence Anthony avec Graham Spence – Editions Les 3 génies – 2012 – 372 p. – 19,90 €

« L’ARCHE DE BABYLONE » (LE ZOO DE BAGDAD)

Voici un livre passionnant dont je vous conseille la lecture, et pas seulement si vous aimez les animaux et les zoos :

Comme l’indique le sous-titre, c’est le récit du sauvetage du zoo de Bagdad en 2003 à l’initiative d’un Sud-Africain, Lawrence Anthony. Voici la fiche de présentation sur le site des « Editions Les 3 Génies » : 

Tous les amoureux des animaux et de l’aventure ne pourront qu’être conquis par le récit captivant et véridique du sauvetage du zoo de Bagdad, au milieu du chaos, des dangers et de l’incertitude d’une ville en guerre. Refusant que les lions, ours et autres pensionnaires du zoo de Bagdad soient les victimes des guerres humaines, Lawrence Anthony s’est engagée dans une mission qui l’amène, entre chars Abrahams et tirs de soldats irakiens, à faire travailler ensemble irakiens et américains au nom du respect et de l’amour des animaux. C’est avec bonheur que l’on découvre comment furent sauvés de la boucherie les derniers purs sangs arabes de Saddam et avec jubilation que l’on prend part à la traversée de Bagdad en guerre par des autruches, un dromadaire et des ours, sous le regard amusé de la population et des soldats. Au final, ce livre constitue un témoignage d’amour pour les animaux et d’humanité qui ne pourra que rendre profondément optimiste, quel que soit son âge.

LE LIVRE

Quand la guerre d’Irak a commencé, Lawrence Anthony, défenseur de la nature, était hanté par une pensée : quel serait le destin du zoo de Bagdad, pris entre deux feux au centre de la ville ? Il décida de s’y rendre alors même que les combats continuaient. Lorsqu’il arriva sur place, ses pires craintes se vérifièrent. La violence des combats et le pillage incontrôlé avaient causé la mort d’un grand nombre d’animaux.

Fort heureusement, il y avait des survivants. Même au plus fort de la bataille, des soldats américains avaient pris le temps de s’en occuper et quelques employés du zoo étaient revenus travailler malgré les fusillades incessantes. Ensemble et en dépit de la méfiance et des préjugés de tous bords, Américains et Irakiens s’organisèrent pour maintenir en vie les animaux qui avaient échappé aux bombes et aux pillards.

L’Arche de Babylone est la chronique d’un zoo détruit par le chaos et transformé en un parc paisible grâce aux efforts considérables d’un homme dont l’objectif était de maintenir les animaux en vie et de ramener la sécurité. Au long du livre, Lawrence Anthony raconte notamment comment il a soigné un groupe de lions ayant appartenu à Uday Hussein, le fils de Sadam, fait fermer un zoo privé servant à alimenter le marché noir et sauvé les purs-sangs arabes de l’ex-dictateur cachés dans une écurie d’Abu Ghraib.

Vivre à Bagdad fut une expérience unique qui permit à Lawrence Anthony de faire de L’Arche de Babylone une histoire chaleureuse et extraordinaire sur la façon dont des défenseurs des animaux, des soldats et des civils ont balayé leurs différences et se sont unis pour reconstruire un zoo, seul vrai signe d’humanité au milieu de la guerre.

Ce livre est très intéressant à plusieurs titres. Il évoque d’abord l’intérêt du clan de Saddam Hussein pour les animaux – en particulier les fauves et les chevaux – et les zoos, qu’ils soient privés ou public. Je ne dis pas « amour » des animaux mais « intérêt » car les bêtes n’étaient pas toujours bien traitées et le pouvoir tolérait trafics et ménageries sordides, où les animaux vivaient dans des conditions atroces, tel cet ours dont le plafond de la cage était si bas qu’il avait le haut du crâne tout écorché. Ce livre pose également la question de l’importance des priorités : est-il bien raisonnable de risquer sa vie – réellement et à de nombreuses reprises – et celle des autres pour quelques animaux alors que le pays est en guerre, que les Irakiens connaissent la famine, que l’avenir du pays est en question ? On comprend au fil des pages que c’est effectivement fou, mais que, heureusement, le sauvetage du zoo de Bagdad se termine bien et qu’il ne s’est pas fait au détriment d’autres enjeux plus importants.

Cet ouvrage nous parle aussi de la bêtise humaine, même de la méchanceté gratuite, vis-à-vis des animaux, phénomène que tous les gardiens de zoo connaissent hélas. Dès le début de la guerre, la plupart des animaux du zoo ont été tués, parfois pour nourrir les habitants de Bagdad – ce qui peut d’une certaine façon se comprendre – mais souvent par simple jeu. Dans une autre ménagerie, les gens faisaient boire régulièrement de l’alcool à l’ours brun.

Mais l’une des richesses du livre est aussi – et cela n’a plus rien à voir avec les animaux et le zoo – de décrire la vie quotidienne dans Bagdad en guerre : les pillards, qui chaque nuit volent les aménagements réalisés au zoo, les nuits où les tirs et les explosions rendent le sommeil impossible, les snipers et les balles perdues dans les rues, les marchés à la sauvette et les trafics, le rôle de l’armée américaine, des agences de presse, des « mercenaires », la peur des habitants, les règlements de compte, etc.

« L’Arche de Babylone – L’incroyable sauvetage du zoo de Bagdad« 

Lawrence Anthony avec Graham Spence -Editions Les 3 Génies – 2007 – 230 p.

Ce lvre se trouve facilement sur les sites des bouquinistes.

MERVEILLEUSES GRAVURES DE LA FAMILLE BONHEUR

J’ai trouvé chez un bouquiniste sur internet un recueil de gravures d’animaux de la famille Bonheur : il s’agit de 84 dessins de la main de Rosa, Isidore, Auguste et Juliette (qui se maria avec le fondeur Peyrol). Je connaissais le talent des deux premiers mais beaucoup moins celui de Juliette et d’Auguste. Ces remarquables lithographies, de 35 cm x 46 cm, réalisées par Jules Laurens, ont été éditées par Montrocq à Paris. J’ignore hélas en quelle année.

Voici quelques-unes de ces lithographies :

Etude de canards par Juliette Peyrol-Bonheur

Etude de poules (détail ci-dessous) également par Juliette Peyrol-Bonheur

Etude de tête de cheval, par Rosa Bonheur

Cheval à l’écurie (détail ci-dessous), par Rosa Bonheur

Etude de tête de cheval, par Isidore Bonheur

Etude de pattes d’ongulé, par Juliette Bonheur

Il est très intéressant de voir la similitude entre certaines études et les bronzes de Rosa et Isidore Bonheur.

Ci-dessus, étude de brebis par Juliette Peyrol-Bonheur, et ci-dessous la brebis couché de Rosa Bonheur, en fonte Peyrol

Ci-dessus, étude de têtes de béliers par Juliette et ci-dessous le bélier couché par Rosa Bonheur en fonte Peyrol

Ci-dessus, une vache par Juliette Peyrol-Bonheur et ci-dessous la vache beuglant, par Isidore Bonheur, en fonte Peyrol.

Écorché de cheval, les deux par Isidore Bonheur

Autre exemple frappant : Taureau couché, les deux par Rosa Bonheur

« ZOO », BANDE DESSINEE DE FRANK ET BONIFAY

Depuis longtemps, je m’enviais d’une BD découverte par hasard dans les rayons des libraires, et dont les dessins animaliers m’avaient frappé par leur exactitude. J’en ai finalement fait l’acquisition, en édition intégrale (réunion des trois tomes) et je n’ai pas été déçu.

Les amateurs de BD connaissent tous cet ouvrage, « mythique », à tel point que plusieurs sites en parlent longuement ou lui sont même consacrés.

L’intrigue n’est pas très compliquée : à la veille de la guerre de 14-18, suite à un héritage, un médecin recrée un zoo dans un coin de Normandie. Il y vit en compagnie de sa fille adoptive, d’un sculpteur animalier et d’une russe amputée du nez. La grande guerre va bouleverser la vie de ce petit monde.

La beauté du livre vient de l’ambiance très particulière, onirique, du zoo, qui ressemble à une arche de Noé. Le dessinateur dessine parfaitement les animaux et nous permet de croiser tapir, grands koudous, panthère nébuleuse, ours, zèbres, marabouts, condors, etc. mais aussi des animaux moins connus : loup de Tasmanie (hélas disparu depuis peu), dik-diks, gouras, coatis, oryx…

Admirez par exemple ce portrait de grand koudou (avec en dessous une photo d’un vrai grand koudou) et, plus bas, ce zèbre blessé, en particulier sa jambe tendue.

Le sculpteur, qui porte le nom de Buggy, est évidemment Rembrandt Bugatti, dont il épouse les traits. On reconnaît d’ailleurs certains épisodes de la vie de ce génie, très marqué par la guerre de 14, et surtout ses œuvres, abondamment présentées.

On voit bien ci-dessus Bugatti modelant (avec difficulté !) son « Grand élan », dont je mets ci-dessous une photo du bronze.

Et sur la dernière page, on voit le « Grand fourmilier », dont voici le bronze.

« Zoo » – Frank / Bonifay – Editeur : Aire Libre / Dupuis. 3 tomes – Existe en version intégrale (2011) – 230 p. Quelques scènes un peu légères en font plutôt une BD « pour grands ».

Voici un site internet pour tout savoir sur cet univers :

http://www.bdcouvertes.com/zoo/Homepage/introduction.htm

LES MAGNIFIQUES ETUDES D’EMIL LOHSE

J’aime bien les bouquinistes : on y trouve des livres inconnus, de vieilles revues comme ces « Illustration » des années 40 agrémentées de beaux dessins d’Albert Brenet, on y retrouve aussi des livres que l’on avait très envie de lire mais que l’on a « perdu de vue » pendant des années. J’ai ainsi dévoré, récemment, « La piste du lion » d’Yves Carrière (décédé ces jours-ci), qui y relate la vie littéralement extraordinaire de Joseph Kessel, ou encore « Mustapha Kemal » de Benoist-Méchin, sur l’histoire moderne de la Turquie, sujet a priori ardu mais qui se lit pourtant comme un roman policier et permet de comprendre beaucoup de choses d’aujourd’hui (l’Europe, l’Islam, la laïcité, les problèmes kurdes et arméniens, etc.).

Et puis parfois on y fait une merveilleuse découverte. C’est ce qui m’est arrivé voici quelques semaines avec ce livre.

Il s’agit de « Tierstudien » (« Etudes d’animaux », pour les non-germanophones), d’Emil Lohse. Il est malheureusement en allemand, plein de mots bizarres pour qui n’est pas bilingue (j’aime bien les « unerschöpfliche« , « Sammlungsstück« , « Eichhörnchens« , « Einzelskizzen » et autres « Bleistiftzeichnung« …) mais on peut se contenter d’admirer les superbes planches, très bien reproduites.

En général, les études ont un charme particulier qui les rend très séduisantes : elles sont un mélange de spontanéité et de recherche de perfection. Celles de Joseph Oberthur, de Rötig, de Poret, de Rosa Bonheur, de Poortvliet me plaisent particulièrement. Celles d’Emile Lohse sont de cette trempe.

Qui est Emil Lohse ? Je n’en sais presque rien, si ce n’est quelques renseignements glanés ici ou là (en allemand..) sur internet. Je n’ai presque rien trouvé à son sujet dans les résultats de ventes aux enchères. Où sont donc ces magnifiques planches ? Ont-elles été vendues ? Sont-elles conservées par sa famile ? Par un musée? Je l’ignore. Si un internaute pouvait me renseigner (en français…), je lui en serais très reconnaissant.

Ce livre a été publié en 1956 et comprend environ 140 pages dont quelques-unes de texte (éditeur : Veb E.A. Seemann Verlag Leipzig).

LA VIE D’EMMANUEL FREMIET (2ème partie)

Suite de la note ci-dessous « La vie de Frémiet (1) »

Il serait trop long de retracer ici toutes les étapes de la vie d’Emmanuel Frémiet (1824-1910). La précédente note retrace son enfance : je m’attacherai simplement ici à quelques épisodes remarquables.

Deux œuvres majeures de Frémiet marquèrent les esprits du XIXème et constituèrent des étapes importantes dans la carrière du sculpteur : Le combat de l’ours et de l’homme, et Le gorille femelle emportant une négresse.

La première scène fut travaillée et retravaillée encore, changeant parfois de nom. On en connaît une version sous le nom du Dénicheur d’ourson. La première version date de 1850 (Frémiet a alors 26 ans) et il y en eut 6 autres ! Parfois le chasseur est déjà mort entre les bras colossaux du fauve, parfois il lutte encore ; les oursons sont soit vivants et cachés derrière leur mère, soit tués et pendent à la ceinture de l’homme. Cette oeuvre connut un succès considérable et valut une deuxième Médaille au sculpteur.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Le combat du gorille et de la femme fut également réalisé en plusieurs versions. Dans la première, réalisée en 1859, le singe – qui semble être un curieux croisement de gorille et de chimpanzé – s’enfuit en courant, tenant par la taille le corps d’une femme inanimée ou morte dont les pieds traînent par terre. Cette oeuvre fit scandale car on y vit l’expression de fantasmes inavouables sur les rapports entre femme et singe (une femelle pourtant). Théophile Gauthier prit farouchement parti pour le sculpteur. La pièce, soumise au Salon, fut refusée et faillit être retournée à l’auteur. Le comte de Nieuwerkerke, surintendant des Beaux-Arts et protecteur de Frémiet, obtint qu’elle soit simplement dissimulée derrière un rideau, dans un débarras. Mais la foule la chercha et souleva le rideau !

Colcombet bronze ancien Frémiet

Nadar, ami de l’artiste, se moqua du jury en décrivant ainsi le gorille : « Il emporte dans les bois une petite dame pour la manger. M.Frémiet n’ayant pu dire à quelle sauce, le jury a saisi ce prétexte pour refuser cette oeuvre intéressante ».

A l’issue de cette exposition, le groupe en plâtre fut entreposé dans un des ateliers de Frémiet. L’auteur du livre raconte ce qui arriva à l’artiste :

« Un matin, il trouva son oeuvre en miettes, brisée à coups de pioche. La veille, il avait eu une vive altercation avec des ouvriers travaillant dans le chantier voisin. La vengeance était évidente, mais Frémiet refusa de porter plainte, il vit là comme un avertissement, comme un signe que l’oeuvre n’était pas encore ce qu’elle devait être et qu’il fallait faire mieux. »

Frémiet refit donc cette scène en 1887, mais cette fois le gorille est percé d’une flèche, il tient une pierre  dans sa main et la femme n’est pas inanimée : elle essaie de se défaire de la terrible emprise du singe. L’oeuvre fut accueillie avec enthousiasme et obtint la Médaille d’honneur.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Comme presque tous les artistes de son époque, Frémiet participa aux travaux du Louvre et réalisa également les Chevaux ailés du pont Alexandre III. Il avait pourtant une grande aversion pour les architectes, ce qu’illustre bien l’anecdote suivante : « Se tournant un jour, à l’Institut, vers un de ses confrères qui plaisantait assez grossièrement, il lui dit mi-railleur mi-féroce : « Alors, il ne vous suffit pas d’être architecte, il faut encore que vous soyez mal élevé ?.. »

C’est que Frémiet rêve de simplicité, de nudité autour de ses œuvres, qui selon lui ne devraient pas se trouver enchâssées, étouffées par l’architecture environnante.

Dans son ouvrage, Ph.Fauré-Frémiet évoque longuement une curieuse histoire qui rend parfaitement compte du souci du détail, du perfectionnisme de Frémiet et de sa volonté irrépressible d’être au service de l’art et de la nature.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Frémiet reçut commande d’une grande Jeanne d’Arc, à placer à Paris. Il entame alors une réflexion autour de la sainte et de son cheval que l’auteur raconte à sa manière :

« En chair ou en bronze, il s’agit d’une femme – d’une jeune fille – vraisemblablement de taille moyenne, juchée, en toute maîtrise, sur un cheval de bataille énorme. Le réel, sans nul effort romantique, offre un contraste d’épopée. Il est certain que le génie et la mission de Jeanne n’ont aucun rapport avec sa taille. Géante, elle étonnerait à contresens. Ce qui est admirable, c’est qu’elle fut une fille de simple apparence et de taille ordinaire équilibrée au moral comme au physique. Voilà qui isole, purifie, glorifie, et son génie et son état d’illumination. Cette combattante, venue des champs, demande un cheval : « Monseigneur, donnez-moi un cheval » dit-elle à Baudricourt. Il serait surprenant que Baudricourt lui offrît un cheval de course. Le seul cheval qui vaille est celui qui peut, tour à tour, faire guerre et labour. Jeanne le connaît ; elle en fera son docile serviteur mieux que d’un exécrable cheval distingué, d’autant plus qu’elle a un pouvoir de domination extraordinaire sur toute force physique. Jeanne ira donc, frêle comme une femme, sur un grand cheval de combat. […].

Or ses proportions de femme exigent que les pieds, jambes tendues – la selle d’arme est, relativement, assez haute – ne dépassent pas le ventre du cheval et demeurent au-dessus de son niveau.

Frémiet tient également à faire de Jeanne ni une exaltée, ni une femme en prière. Pour lui, elle est habitée par sa vision mais elle en est au temps de l’action, dans la confiance. Il veut donc qu’elle ait l’air « normale ».

Colcombet bronze ancien Frémiet

Jeanne d’Arc est donc installée place des Pyramides en 1874. La princesse Mathilde félicite le sculpteur : « Bravo, soyez satisfait de votre Jeanne d’Arc, les sots seuls la critiqueront. » Hélas, les sots furent nombreux et se déchaînèrent… Selon eux, rien ne manifestant visiblement la mission de la Pucelle d’Orléans, ni sa haute stature, ni son air de piété ou de « folie mystique », on en vint à déclarer que Frémiet avait bafoué l’héroïne nationale. On lui dit que sa Jeanne a l’air d’un gamin, ou même d’un gavroche.

Tant et si bien que Frémiet en vient à douter : il se dit que la place où elle est installée manque de dégagement, que Jeanne d’Arc ne peut lui appartenir donc que son image doit être conforme à ce qu’en attendent les Parisiens, même s’ils ont tort. Le sculpteur décide alors de refaire une nouvelle Jeanne d’Arc, dont le corps passe de 1m73 à 1m96 et qui monte un cheval moins massif. On peut voir la maquette de la 1ère version au Musée d’Orsay : les différences sont assez subtiles !

Frémiet fait donc fondre la 2ème version et la donne à Nancy. Il voudrait remplacer la 1ère version par celle-ci mais ni l’Etat ni la Ville de Paris ne pourraient financer ce nouvel exemplaire. Une importante commande arrive alors des Etats-Unis : Frémiet la réalise et consacre l’argent ainsi gagné à faire fondre, à ses propres frais, un nouvel exemplaire de la 2ème version, ce qui dut représenter une somme colossale pour le pauvre artiste qui n’était pas riche. Il devient alors obsédé par la nécessité d’installer cette nouvelle Jeanne d’Arc à la place de l’ancienne, mais l’Administration s’opposerait à ces frais. Il la garde donc en réserve.

Or, en 1900, lors du creusement du métro sous la rue de Rivoli, le sol s’effondre un peu et Jeanne d’Arc s’incline un peu. Il faut l’enlever d’urgence et consolider ses fondations. Huit jours plus tard, la statue est réinstallée, en patine dorée. Certains trouvent que cette nouvelle patine la changent un peu. Et pour cause : c’est la 2ème version qui, en toute discrétion, a été installée. La précédente est détruite. Frémiet ne veut pas que cela se sache et veut garder le secret jusqu’à sa mort. Mais en 1905, le pot aux roses sera découvert.

Quelle extraordinaire leçon d’humilité, de conscience professionnelle et artistique, de générosité !

Bronze ancien Paris

Je voudrais terminer ces deux notes par un extraordinaire témoignage de cet immense artiste. Philippe Fauré-Frémiet raconte que le 15 août 1910, 25 jours avant sa mort, alors que Frémiet a 86 ans, il se confie à ses proches :

« Je crois en un Etre formidable, un Maître incompréhensible qui crée la Nature et règle ses lois comme il lui plaît. Or cet Etre, je L’ai senti, je L’ai touché, le L’ai prié toute ma vie.

Quand je préparais ma première communion, à Saint-Eustache, je L’ai connu pour la première fois. J’étais à lui, je me demandais si j’aurais la force d’être un martyr…

C’est dans ma quarantième année surtout, dans mes plus terribles luttes pour faire mes grandes statues, que j’ai touché cet Etre. J’étais seul dans mon atelier avec le modèle, toute la journée, éperdu, tendu à me briser pour comprendre et saisir la nature. Il était là, autour de moi. J’étais tremblant de ce contact… Je travaillais sans relâche, cherchant la nuit, par la pensée, à m’élever encore pour l’oeuvre du jour, priant tous les matins et tous les soirs. Je Lui demandais la force de faire mon devoir, de ne pas faiblir dans mon labeur, de ne pas succomber entre tant d’épreuves. Souvent, je recevais des avis admirables. Une pensée me venait à laquelle je sentais devoir obéir. Récemment encore j’ai reçu encore plusieurs conseils. Toujours je l’ai prié…

Un soir dans mon atelier, j’appris soudain par une lettre d’un ami, qu’une de mes plus ferventes prières était exaucée : dans mon élan de reconnaissance, je me trouvai debout, la tête penchée, les bras en croix, étendus ; je murmurais ma foi entière. J’ai sculpté mon Credo  en témoignage. »

Colcombet bronze ancien Frémiet

En lisant ce magnifique texte, un parallèle s’établit aussitôt avec la foi de Rosa Bonheur telle qu’elle l’exprime très simplement elle-même (source : « Rosa Bonheur – Une artiste à l’aube du féminisme » – Marie Borin – Pygmalion – 2011 – 444 p. – Un livre remarquable qui balaie bien des idées reçues et des élucubrations hâtives sur la fascinante Rosa Bonheur – C’est LE livre à lire sur le sujet) :

« Celui qui se sent ému devant la nature, toute la sagesse de Dieu, éprouve un sentiment de vraie religion. Je crois en la justice de Dieu, soit en ce monde, soit dans l’autre. L’Esprit Créateur n’a pas voulu qu’il nous fût donné avant la mort de connaître le secret de la vie. Il a tenu à nous laisser libres de la diriger chacun selon notre conscience. Nous ne pouvons rien affirmer sans orgueil déplacé ou imposture : l’Esprit Créateur ne peut être ni conçu, ni jugé par notre humanité. »

Et Rosa formule de très belles prières, quoique parfois un peu curieuses, inspirées du Notre Père, du Credo ou d’autres :

« Je crois en Dieu, le Père tout puissant, éternel, créateur de tout chose éternelle ; je crois en son Fils bien-aimé, le couple sauveur, Christ androgyne, unique sommet de transformation humaine, sublime manifestation de Dieu vivant qui est en tout ce qui est ; qui a été conçu dans le sein de la glorieuse nature humaine, toujours mère et toujours vierge, qui est né, qui est mort, pour renaître toujours plus parfait, qui est monté vers l’avenir qu’il nous ouvre où seront jugés les vivants et les morts. Je crois au saint amour, Dieu vivifiant toutes choses, à la sainte Eglise où tous sont appelés en corps et en esprit, à la communion de tous les hommes, sanctifiés par le travail saint, car tous seront sauvés ; à la rémission des fautes ; à la vie éternelle ».

Que l’on rejoigne ou non Frémiet et R.Bonheur dans leurs convictions, il est en tout cas frappant de voir à quel point leur foi est personnelle et pas du tout extérieure, conventionnelle, imposée par les habitudes de l’époque.