CHURCHILL EN AFRIQUE

Winston Churchill (1874 – 1965) accomplit une tournée en Afrique de l’Est à l’automne 1907, alors qu’il était tout jeune sous-secrétaire d’Etat aux Colonies. A ceux qui aiment cette région (Somalie, Kenya, Tanzanie, Mozambique et autres, qui ne portaient pas ces noms-là à l’époque), je recommande la lecture du très intéressant petit livre relatant cette aventure.

On est avant tout frappé de la maturité de ce voyageur de 33 ans, capable de mettre les évènements et les pays en perspective, de porter un jugement intelligent et de prendre beaucoup de recul sur ce qu’il voit.

Churchill fait preuve d’un certain humour anglais, dans le style d’ailleurs de Gerald Durrell. Enfin, son style est très agréable. Pour mémoire, Churchill reçut le prix Nobel de littérature en 1953 pour l’ensemble de son oeuvre.

Le livre étonne également par la liberté de ton vis-à-vis du colonialisme et le respect des Africains, ce qui ne devait pas être si courant au début du XXème siècle.

Voici quelques extraits.

En premier lieu, un passage amusant :

« Si vous tombez à l’improviste, sans arme, sur six ou sept lions, tout ce que vous avez à faire – selon les informations que j’ai reçues – c’est de leur parler fermement et ils vont s’enfuir, surtout si vous leur jetez quelques pierres pour accélérer le mouvement. Les plus hautes autorités recommandent toutes cette procédure ».

Cela me fait un peu penser aux instructions données, au Québec, aux visiteurs des parcs hébergeant des ours. En cas de mauvaise rencontre, on leur explique ce qu’il faut faire (abandonner un sac, un vêtement, etc.), non sans les avoir prévenu que les ours courrent plus vite que les hommes, nagent très bien et grimpent aux arbres (heureusement qu’ils ne volent pas !). Dernier conseil : leur jeter du poivre sur le museau, ce qui pourrait les faire fuir. C’est vraiment l’ultime recommandation…

Un deuxième passage, qui ressemble presque mot pour mot à ce que m’a dit au Burkina-Faso un guide de chasse ayant abattu la veille, à 4 mètres de lui, un lion chargeant :

« Quand il a été chassé de place en place, poussé d’un côté et de l’autre […], la disposition naturellement amène du lion tourne à l’aigreur. Tout d’abord, il se met à gronder et à rugir face à ses ennemis, afin de les terrifier et de les forcer à le laisser en paix. Finalement, quand chaque tentative de persuasion pacifique a échoué, il s’arrête brusquement et propose d’engager la bataille. Une fois qu’il en est arrivé là, il ne fuira plus. Il a l’intention de se battre et de se battre à mort. Il a l’intention de charger jusqu’au bout ; et quand un lion, rendu fou par l’agonie d’une blessure par balle, en détresse du fait d’une longue et pénible poursuite […] finit par se décider à charger, la mort devient l’unique conclusion possible. Des membres, des machoires brisées, un corps ravagé de part en part, des poumons transpercés, des entrailles déchirées et saillantes – rien de tout cela ne compte. Ce doit être la mort – instantanée et absolue – pour le lion, sans quoi c’est l’homme qui meurt ».

Et voici un troisième extrait, très étonnant si l’on se souvient qu’il a été écrit en 1907, en pleine fièvre colonisatrice :

« Q’en est-il de l’Africain ? Quatre millions de ces hommes à la peau sombre vivent dans les districts du protectorat de l’Afrique de l’Est et sont soumis, entièrement ou partiellement, à son administration. Un nombre plus grand encore d’entre eux vivent au-delà de ces vastes frontières. Quel rôle vont-ils jouer dans la formation de l’avenir de leur pays ? C’est après tout leur Afrique. Que vont-ils faire pour elle et que va-t-elle faire pour eux ?

« Les indigènes, dit le planteur, manifestent une grande réticence à l’idée de travailler, et surtout de travailler régulièrement ». D’autre disent : « Il faut les forcer à travailler ». Nous demandons innocemment : « Les forcer à travailler pour qui ? » La réponse ne se fait pas attendre : « Pour nous, évidemment. Vous pensiez que nous voulions dire autre chose ? ».

Et encore :

« C’est sentir le sol trembler sous ses pieds que de comparer la vie et le lot de l’indigène africain – tranquille dans son abîme de dégradation satisfaite, riche au sens où tout lui manque et où il ne veut rien – avec le long cauchemar d’inquiétude et de privation, de saleté, de tristesse et de misère, éclairé seulement par les éclats d’une connaissance qui torture et d’un espoir qui allèche, ce cauchemar qui constitue la vie de tant de gens pauvres en Angleterre et en Ecosse.

« Cela ne serait pas bien d’avoir beaucoup de « Blancs miséreux » dans ce pays, ai-je entendu dire un jour un gentleman. « Cela détruirait le respect de l’indigène pour l’homme blanc, s’il voyait quels gens misérables nous avons chez nous ».

Voilà, les rôles sont renversés et la civilisation a honte de ses combines en présence d’un sauvage, embarrassée qu’il puisse voir ce qui se cache derrière l’or et la pourpre de la robe de l’Etat et commencer à subodorer la fraude de l’homme blanc tout-puissant. »

Et voilà donc ce qu’à 33 ans écrit Churchill, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, en 1907.

« Mon voyage en Afrique » – Winston Churchill – Editions Tallandier – 196 p. – 8 Euros

LIVRE : « LA GRANDE FALSIFICATION »

Un petit livre paru récemment fait grand bruit en ce moment dans le monde des artistes, galeries, salles des ventes, collectionneurs et jusque sur le site du libraire en ligne Amazon.fr où les commentaires se répondent. Il s’agit de « La Grande Falsification – L’art contemporain » de Jean-Louis Harouel (Avril 2009 – Editions Jean Cyrille Godefroy – 172 p. – 15 Euros).

L’auteur est diplômé de Sciences Po., Agrégé des Facultés de droit, professeur à Paris II, grand connaisseur de la pensée de l’économiste Jean Fourastié et spécialiste de la sociologie de la culture (« Culture et contre-cultures » – 3ème éd. PUF 2002).

Sa thèse n’est pas tout à fait nouvelle mais elle est claire, documentée, illustrée, écrite d’une plume alerte, et par moment le déboulonnage enthousiaste de quelques grandes figures de l’art moderne est très drôle.

En résumé, l’auteur identifie le début de la crise de l’art – il traite essentiellement de la peinture et un peu de la sculpture mais pas du théâtre – à l’irruption de la photographie, qui a fait paniquer les artistes, persuadés que désormais leur travail de transcription du réel disparaîtrait au profit de cette nouvelle technique. S’en est suivie une tentative de sacralisation de l’artiste pour son rôle de medium, voyant, messie, en communication directe avec la nature ou les forces surnaturelles. Alimentée par une certaine philosophie plutôt obscurantiste et essentiellement d’origine allemande (XIXème), cette tendance poussée à l’extrême a abouti à détacher totalement l’artiste de la création. Autrement dit, puisqu’il est adoré en tant qu’artiste et non plus en tant que créateur d’oeuvres admirables, il peut faire n’importe quoi – ou même rien ! – et doit même si possible se laisser totalement aller : plus je suis moi, plus on m’aime, donc je ne produis plus aucun effort, aucune idée, aucune recherche et ainsi je serai pleinement moi-même, laissant s’exprimer sans contrainte mon essence divine.

Les meilleurs exemples cités en sont d’une part cette exposition il y a quelques années dans une galerie parisienne « branchée » où il n’y avait… rien, les visiteurs étant prié d’entrer deux par deux, de se placer au centre de la pièce, de fermer les yeux et de percevoir les ondes de la création, d’autre part l’exposition par un artiste connu de ses excréments en boîte de conserve (tout ce qui vient d’un dieu est donc digne d’admiration…).

Bien sûr, comme toujours, cette tendance a été récupérée par tous ceux qui y ont vu la possibilité de gagner beaucoup d’argent, soit directement en vendant très cher ce qu’un enfant de 5 ans réaliserait en dix minutes ou ce qu’une usine produit quotidiennement à des centaines d’exemplaires, soit indirectement en bénéficiant d’une publicité massive et gratuite via l’exposition de collections d’art moderne.

En lisant ce livre, je repensais à quelques anecdotes vécues :

– Un jour, en compagnie du Conservateur, je visitais le musée d’art moderne d’une grande ville française. Comme nous étions pressés, la visite se faisait un peu au pas de charge. Poussant la porte d’une salle encombrée de gravas et de sacs poubelles, il s’excusa que les travaux n’étaient pas tous finis. Après réflexion, il fit marche arrière et retourna dans la salle : il s’agissait non pas d’un chantier mais d’une oeuvre d’art… Il en était un peu confus !

– Un artiste-peintre, deuxième Prix de Rome et décédé aujourd’hui, m’a raconté qu’un de ses amis artiste, de nos jours très connu (et dont je préfère taire le nom), avait trouvé dans un magasin de bricolage une sorte de pâte durcissant à l’air libre et l’avait fait déborder d’une valise entrouverte. « Tu vas voir que ces c… là vont l’acheter très cher » disait-il… Pari gagné !

– J’ai présenté un jour mes éléphants en bronze à une galerie d’art lyonnaise. Après avoir regardé le travail de modelage et admiré la fonte, on m’a dit que c’était très bien mais que pour être exposé dans cette galerie, il fallait faire la même chose mais très moderne, avec des angles droit et quelques gros trous en plein milieu…

– Dans le livre d’or de l’exposition Pinault à Dinard, en 2009, il y avait cette perle : « Madoff avait encore beaucoup à apprendre ».

Si l’art n’est plus qu’une idée, est-ce de l’art ? Peut-on réellement dire que la seule fonction de l’art est de « poser question » quand la réponse est immédiate ? Comment peut-on accorder le Grand Palais à un « plasticien » qui se contente d’empiler des montagnes de vêtements ? N’y a-t-il plus aucun grand artiste figuratif contemporain puisqu’aucun n’a droit à une telle enceinte ? Pourquoi le fait d’annoncer que tel artiste « se pose des questons sur la mort », est « interrogé par le temps qui passe » lui donne-t-il automatiquement un statut hors norme alors que mon boucher, le gardien de phare et le PDG d’IBM se posent les mêmes questions ?

Bien entendu, le livre de de J.-L. Harouel est proche du pamphlet et parfois un peu caricatural, mais il faut s’efforcer – ce qui est facile – de comprendre le message et admettre qu’un petit livre d’environ 170 pages ne peut contenir toutes les nuances qui s’imposent. C’est un livre à lire absolument. Je ne critiquerai qu’un seul passage, celui où l’auteur se moque de la « fièvre créatrice » et de la très grande émotion quasi-surnaturelle de l’artiste lorsque l’oeuvre apparaît entre ses mains de peintre ou de sculpteur. Cette émotion est réelle et n’est pas qu’une posture.

Une chose est rassurante toutefois : j’observe que l’éblouissement devant l’art contemporain se tasse, sans doute après les déconvenues de certains suite à la crise économique, et que les amateurs sont de plus en plus nombreux à dire que le roi est nu…

OSA ET MARTIN JOHNSON

En août 2008, est paru « La beauté du monde » de Michel Le Bris. Belle couverture où l’on peut voir une photo ancienne de deux explorateurs, un homme et une femme, posant derrière le très grand lion que visiblement ils viennent de tuer.

Une telle couverture, en tête de gondole, m’avait forcément marqué, mais j’avais quelques réticences à acheter ce livre tant le « filon » des grandes aventures romantiques dans l’Afrique des bêtes sauvages a été exploité, en particulier par les Américains (mais pas seulement). Pour faire vendre, il faut que la recette comprenne une faible femme qui va découvrir le monde sauvage, s’amouracher du rugueux chasseur blanc qui l’a sauvé des fauves et s’offrir quelques aventures avec un bel Africain musclé. Si possible, on y ajoute un incendie, quelques vieux coloniaux racistes et exploiteurs, un aventurier ivrogne et un meurtre. Pourtant, ne fait pas « Out of Africa » qui veut. Et tous les auteurs ne sont pas Romain Gary (« Les racines du ciel ») : ces livres écrits à la va-vite n’ont aucun intérêt.

J’ai fini la semaine dernière par céder à l’attrait de la couverture et à la renommé de l’auteur, Michel Le Bris, bien connu des visiteurs du Festival « Etonnants voyageurs » de St-Malo.

J’ai dévoré le livre en quelques jours (près de 700 pages quand même). A vrai dire, le début m’a justement fait craindre d’être tombé dans le piège des « best-sellers » ci-dessus. Mais non : Michel le Bris connait visiblement les clichés mais s’en détourne chaque fois de la plus heureuse manière.

L’histoire raconte la vie d’Osa et Martin Johnson, au début du XXème siècle, couple d’explorateurs cinéastes et photographes, vivant aux Etats-Unis et rêvant de partir à l’autre bout du monde, ce qu’ils font en allant titiller les cannibales de Bornéo. De fil en aiguille, ils finiront par rencontrer tous les grands voyageurs américains du moment et feront un extraordinaire périple au Kénya. Le livre est donc séparé en deux parties très nettes : la vie aux Etats-Unis dans les années 1900-1910 puis l’Afrique, la plus captivante.

Michel le Bris s’est parfaitement documenté et décrit sans erreur la faune africaine, en particulier celle bien spécifique du nord-Kénya : gérénuks, oryx, girafes réticulées, zèbres de Grévy, etc. Tout juste ai-je relevé une petite confusion entre guépard et léopard (c’est ce dernier qui a des griffes rétractiles). Il évoque aussi le nom de quelques grands chasseurs dont j’ai lu les mémoires : Percival, J.A.Hunter, etc.

En regardant la liste des oeuvres de Michel Le Bris, j’ai été surpris de lire « Africa, images d’un monde perdu (sur des photographies d’Osa et Martin Johnson ». Et là, surprise, j’ai réalisé que les héros du livre avaient bien existé !

En recherchant sur internet, j’ai découvert que tout ce qu’écrit l’auteur dans « La beauté du monde » est réel ! On peut même voir des extraits de films réalisés par Martin Johnson. Approfondissant mes recherches, jai découvert qu’Akeley, présenté dans le livre comme une sorte de génie fou de la taxidermie et un grand explorateur au pays des gorilles avait existé. Idem de tous les explorateurs décrits. On y retrouve notamment Denys Finch-Atton, l’amant de Karen Blixen (juste citée), et son mari Bror, rendus célèbres par le merveilleux film Out of Africa.

Le livre revêt donc un intérêt supplémentaire : c’est un véritable document sur l’extraordinaire vie des Johnson.

A lire donc, d’autant plus qu’ici ou là, Michel Le Bris sème quelques bribes de philosophie bien sentie. Juste un exemple, mis dans la bouche du père de Martin Johnson :

« On rêve d’un enfant, on l’élève quand il vient, du mieux qu’on imagine, on se sent prêt pour lui à tous les sacrifices, on veut le protéger, et on n’élève jamais qu’un étranger. Qu’on blesse sans le savoir, qu’on tient sans le savoir en cage. Dans la cage de nos projets pour lui, forcément, et puis forcément dans celle de nos préjugés. Mais comment, dites-moi, comment faire autrement ? Pour tous les parents, quand ils regardent leurs enfants, le monde est une menace. Pour les enfants, c’est une promesse… ».

« La beauté du monde » – Michel Le Bris – Grasset – 680 pages – Août 2008 – 21,90 Euros