QUELQUES MOTS DE RODIN

Je me méfie un peu de Rodin. D’un côté, il y a le mondain, avide de succès, l’homme à femme, celui de Marie-Rose Beuret et de Camille Claudel, celui du Balzac que je ne trouve pas extraordinaire (et dont un humoriste avait dit dans un journal en 1898 qu’il le trouvait « un peu trop’homme de terre en robe de chambre« ) et d’autres œuvres encore qui ne sont peut-être pas si géniales que cela, bref le sentiment que parfois l’homme a pris le pas sur son oeuvre.

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L’âge d’airain

Et d’un autre côté, il y a le grand sculpteur, l’élève de Barye, le créateur du Baiser, de la Porte de l’Enfer, du Penseur, des Bourgeois de Calais, de Victor Hugo et de tant d’autres belles œuvres.

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Le Baiser

Mais au-delà de l’appréciation personnelle des œuvres de Rodin, je voudrais vous faire partager ici quelques lignes de sa main découvertes dans un petit livre édité en 2011 chez Fayard « Faire avec ses mains ce que l’on voit« . Tout n’est pas passionnant dans ce livre mais j’ai été touché par certains passages. Voici ce qu’écrit « le maître » :

 « Ce qui m’a guidé, c’est surtout ce grand amour de la Nature ; oui, il faut l’aimer, être constamment avec elle. C’est la véritable Grande Muette, mais elle finit par vous parler, par vous inspirer, et par vous livrer ses secrets.

Il n’y a de vrai que la nature qu’il faut savoir regarder. On ne le sait pas. Quand on est jeune, on s’éparpille, on se gaspille. On a dans la cervelle un tas d’imaginations, de rêves, d’idées toutes faites. On cherche des sujets dans sa tête, il faudrait apprendre à ouvrir les yeux. C’est difficile. »

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Et encore ceci qui me plaît beaucoup. Une lecture superficielle ferait penser que pour suivre ce conseil, il faut que l’exagération dont parle Rodin se voit. Or non, elle doit être si bien faite qu’elle ne se voit pas. Observez les bourgeois de Calais : leurs membres sont disproportionnés, les mains sont immenses mais il n’y a là rien de choquant.

« Toujours, toujours, j’ai copié la nature dans sa naïveté, et c’est en exagérant le mouvement que j’obtiens parfois une souplesse qui se rapproche du vrai. C’est en somme ce que faisaient les Anciens : ils amplifiaient la nature ».

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Jean d’Aire, l’homme à la clé, l’un des Bourgeois de Calais (Musée de Bruxelles)

Rodin insiste encore :

 « Il faut donc se mettre devant la Nature, devant son mystère.

Il faut, pour la pénétrer, donner sa vie ou une grande partie de sa vie. Ainsi, ce que l’on apprend d’elle on le retient, car on le fait sien. Et si l’on comprend quelque chose, c’est un don créateur que la nature s’est laissée ravir. Les observations faites devant la nature sont votre création. […]

Mais il est nécessaire pour cela d’être lent, de se tromper, de revenir ensuite sur le sujet de son étude, de même qu’il faut battre et rebattre le fer pour qu’il soit fort.

On ne gagnerait rien à comprendre du premier coup, car à chaque étape de l’art, il faudrait recommencer son travail. Pour qu’il entre dans l’habitude de votre cerveau et qu’il devienne le secret de votre art, il faut s’assimiler longuement le secret de la nature. Ce n’est pas tout que la tête comprenne, il faut en quelque sorte que tout le corps s’en nourrisse, il faut que cela entre dans le sang. C’est ce que l’on peut appeler la passion, l’amour éperdu de son art. Tout ce qui se fait trop vite ne peut pas être profondément compris, car il y a de la passion dans l’entière compréhension et la passion n’est pas une chose qui vous traverse mais une chose qui vous habite, qui vous possède. »

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Le Penseur

Auguste Rodin sait se montrer très critique envers certains artistes :

« La plupart des œuvres contemporaines manquent totalement de métier. Tout y est faux, parce que la volonté de l’artiste n’a pas été mûrie par l’observation directe et par l’expérience personnelle. C’est l’anarchie des esprits, et aussi l’anarchie des formes.

Il serait indispensable que les nouvelles générations d’artistes apprissent de nouveau la sainteté du métier, pour que l’art redevienne ce qu’il a toujours été, l’expression complète et consolante de l’idéal humain. Il faudrait qu’ils sussent que ce que l’on appelle le métier aujourd’hui, n’est que le trompe-l’œil facile et insignifiant de quelques branches de l’industrie, et non de quelques genres de l’art. »

Et pour finir, quelques conseils avisés et parfois difficiles à accepter :

« Accueillez les critiques justes. Vous les reconnaîtrez facilement. Ce sont celles qui vous confirmeront dans un doute dont vous êtes assiégé. Ne vous laissez pas entamer par celles que votre conscience n’admet pas. »

Faire avec ses mains ce que l’on voit – Auguste Rodin – Fayard Coll. Mille et Une Nuits 2011 – 232 p. –  5 €

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« MONSIEUR BARYE »

Je viens de relire « Monsieur Barye » par Michel Poletti, qui est également, avec Alain Richarme, l’auteur d’un ouvrage de référence paru en 2000 : « Barye – Catalogue raisonné des sculptures » (Gallimard).

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« La vie de Barye se raconte en quinze lignes » (Charles Blanc, historien et critique d’art contemporain de Barye). Heureusement que M.Poletti ne s’en contente pas et va bien au-delà, puisant dans une abondante documentation et s’appuyant notamment sur « L’oeuvre de Barye » de Roger Ballu, paru en 1890.

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« Monsieur Barye » se lit comme un roman. On y découvre un enfant pauvre et sans instruction, entrant très jeune en apprentissage chez un graveur sur acier, mobilisé en 1811 comme huit autres employés mais seul survivant en 1814. Très tôt « tourmenté par sa vocation de sculpteur » selon ses propres mots, son destin a peut-être été radicalement influencé par un sculpteur faisant partie comme lui de la Garde Nationale et qui lui donna des conseils. Barye en parlait comme d’une rencontre importante.

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A l’époque, la seule façon pour un artiste de se faire remarquer, de vendre, d’engranger des commandes et donc de vivre était le salon des artistes français, que l’on appelait simplement « le Salon ». Par ses origines prestigieuses – il a été créé par Colbert – et par l’abondance des œuvres présentées, il est extrêmement réputé et populaire. La presse se fait l’écho de ce qu’on y voit, ce qui s’y passe, les critiques y assassinent des artistes ou les portent aux nues, des scandales éclatent à propos de certaines œuvres comme, par exemple, « Le gorille emportant une négresse » de Frémiet (NB : « Le déjeuner sur l’herbe » de Manet fit lui aussi scandale, en 1863, mais c’était au Salon des Refusés).

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A l’époque de Barye, au Salon, les peintres se taillent  la part du lion alors que les sculpteurs sont relégués dans un couloir étroit et sombre. Lors du vernissage – terme né au Salon – la foule est immense et… pas toujours très soigneuse ! Balzac, dans un de ses romans, raconte que les sculptures sont « entassées les unes sur les autres dans un espace de quelques pieds carrés et si serrées que quatre personnes ne peuvent rester en même temps à les examiner« . Une chroniqueuse de l’époque évoque « le public le plus vulgaire, les femmes les plus communes, les tournures les plus grotesques. Et puis, quelle foule ! Comme on se pousse ! A chaque porte, quelle cohue ! ». Avec philosophie, Barye raconte, lui, que ce qu’il présente « placé au bas de l’escalier servait de vestiaire. Souvent, j’y trouvais accroché quelques paletots ou quelques châles. Mais, enfin, j’y étais ! ».

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Barye aura de nombreux enfants (11 ! dont Alfred, très bon sculpteur lui aussi) mais hélas il en perdra beaucoup, comme sa première femme, et la quasi-misère le forcera à les déposer à la fosse commune. Car il fallut attendre bien longtemps avant que son génie, pourtant remarqué par les critiques dès ses premiers envois au Salon, lui permette d’enfin « décrocher » des commandes publiques, de récupérer ses moules, chefs-modèles et outils – jusqu’à son poinçon – gagés chez son créancier. Ce n’est qu’à près de 60 ans qu’Antoine-Louis Barye peut enfin jouir d’une certaine aisance. « J’ai attendu les chalands toute ma vie, ils m’arrivent au moment où je ferme mes volets ! » dira l’artiste avec sans doute un peu d’amertume.

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M.Poletti trace ainsi le portrait d’un homme profondément humble, d’une extrême honnêteté, travailleur infatigable, mû par un élan, une force intérieure qui lui fait traverser toutes les difficiles épreuves de la vie, d’un XIXème siècle très agité, et surmonter les pièges et mauvais coups des jaloux.

Barye était aussi peintre et fit partie de l’école de Barbizon, où il acheta l’ancienne maison de l’excellent peintre Olivier de Penne. La principale source d’inspiration de sa sculpture et de sa peinture, à lui qui ne quittait pas souvent Paris et ne voyagea jamais hors de France, est toujours restée la ménagerie du Jardin des Plantes, où, très jeune, il entrait furtivement à l’aube grâce au gardien (le « père Rousseau »), qui lui offrait parfois quelques tartines soustraites aux ours.

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Comme, plus tard, avec Rosa Bonheur, on pourrait presque dire que les collectionneurs et marchands américains découvrirent Barye avant les Français, précisément à partir de 1859. En 1873, Corcoran, qui venait de créer à Washington la Corcoran Gallery, décide d’y créer une salle entière dédiée à Barye. Pour la remplir, il commande à l’artiste une pièce de chacun de ses modèles. « Mon propre pays n’en a jamais fait autant pour moi ! » dira Barye, ému aux larmes. 

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Je n’ai cité ici que quelques épisodes de la vie de ce grand artiste mais on comprend déjà que la vie de Barye ne se résume finalement pas « à 15 lignes » mais est contraire très riche. Abondamment illustré, bien écrit, ce livre est d’un très grand intérêt. A lire.

« Monsieur Barye » – Michel Poletti – Editions Acatos – Novembre 2002 – 322 p.

« HISTOIRE DE L’ART » PAR E.H. GOMBRICH

Comme beaucoup, j’aime visiter les musées des Beaux-Arts et, dès que je séjourne dans une ville, j’en profite pour faire un tour, parfois rapide, dans ces lieux où l’on est sûr d’être saisi d’émotion par au moins un tableau, une sculpture, un meuble. Le Louvre, Orsay, les musées de Dijon, de Nantes, de Lyon et tant d’autres méritent que l’on y passe et repasse, si possible avec les enfants à qui l’on promettra une visite très rapide, d’une heure maximum pour ne pas les lasser. J’aime bien leur demander de sélectionner une ou deux œuvres qu’ils aiment particulièrement et de m’expliquer pour quelle raison elle les touche. Avec un peu de chance, on retrouvera ces tableaux en carte postale à la boutique du musée, ce qui leur fera un bon souvenir. Peu à peu, ils éduquent ainsi leur regard et trouvent naturelle la fréquentation des œuvres d’art.

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La chasse au tigre – Rubens – Musée de Rennes

J’ai donc visité beaucoup de musées, en France et à l’étranger, mais je me suis toujours senti très ignorant de l’histoire de l’art, de l’enchaînement des différents courants et de leur « articulation », des facteurs qui ont conduit à l’émergence de la peinture flamande, des impressionnistes, de l’apport d’un Picasso ou d’un Salvador Dali, de l’intérêt pour l’art d’un Jackson Pollock ou d’un Soulages.

Je me suis donc renseigné auprès de conservateurs de musées et de libraires et l’on m’a vivement conseillé « Histoire de l’art » de E.H. Gombrich, dont l’épaisseur (près de 700 pages), l’abondance des reproductions et leur diversité (dessins, peintures, sculptures, architecture…) ainsi que la mention « Plus de 7 millions d’exemplaires vendus » me semblaient des gages de sérieux.

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L’auteur, né à Vienne en 1909, fut notamment directeur de l’Institut et professeur d’histoire de la tradition classique à l’université de Londres, de 1959 à 1976. Il reçut de très nombreuses distinctions internationales et fut même anobli en 1972. Il est décédé en 1976. Son Histoire de l’art a fait l’objet de seize éditions, retravaillées à chaque fois par l’auteur.

Il serait bien prétentieux et insensé de faire ici, en quelques paragraphes, la critique de cet ouvrage monumental et la réécriture de l’histoire de l’art. Néanmoins, je me risquerai à émettre quelques avis suite à la lecture du Gombrich, en faisant d’ailleurs un écho à ma note sur le livre de Luc Ferry

(cf. http:  //www.damiencolcombet.com/archive/2013/03/08/l-art-la-beaute-et-l-esthetique-1.html).

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Une scène de déluge – J.-D. Court – Musée de Lyon

L’auteur prévient, dans sa préface, qu’il poursuit le but de simplement mettre un peu d’ordre dans l’esprit des gens qui découvrent l’art, notamment jeunes et étudiants, qu’il s’est efforcé d’éviter tout jargon prétentieux et source de confusion, et qu’il ne parle que d’œuvres d’art dont on peut retrouver l’illustration dans son ouvrage. De fait, ce livre est extraordinairement facile à lire et les illustrations, de grande qualité, permettent de comprendre immédiatement les propos de l’auteur. On balaye donc les grandes tendances de l’histoire de l’art, de la préhistoire à Cartier-Bresson ou Nicolas de Staël (l’auteur ayant disparu en 1976, il manque hélas son regard sur les œuvres plus récentes).

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La Pieta – Michel-Ange – Basilique Saint-Pierre de Rome

J’émettrai quand même quelques critiques, mineures au regard de l’intérêt de cet ouvrage. Tout d’abord, l’art selon Gombrich se limite essentiellement à la peinture et l’architecture. Il y a bien quelques rares sculptures – aucune de la grande école animalière du XIXème hélas – et photos, mais quasiment pas de meubles ni d’objets d’art tels que les pendules. Gombrich ne parle absolument pas non plus de la musique, même cela peut s’expliquer par sa volonté de ne parler que des œuvres dont une illustration peut figurer dans le livre. Enfin, curieusement, certains courants pourtant marquants tels que l’orientalisme ne sont pas évoqués.

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 Histoire de l’Art – E.H. Gombrich – Pages intérieures

La lecture de cette histoire de l’art donne vraiment envie de creuser davantage le sujet. L’auteur parle des grandes œuvres classiques et des artistes les plus connus, du Parthénon à la tapisserie de Bayeux, de Giotto à Manet, de Van Eyck à Matisse, mais il s’arrête aussi sur des artistes moins connus malgré la qualité de leurs œuvres : tout le monde ne connaît pas Peter Parler Le Jeune, Willem Kalf ou Sir John Soane. Et l’incroyable abondance des créations humaines en matière artistique est telle que l’on pressent qu’il faut aller beaucoup plus loin pour commencer à comprendre un peu plus ce vaste domaine passionnant.

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Nef de la basilique de Vézelay

Je vais maintenant émettre quelques réflexions tout à fait personnelles et certainement très approximatives voire erronées aux yeux des experts de l’histoire de l’art, mais après tout pourquoi m’en priverais- je ?

J’ai été frappé en lisant ce livre de l’absence de continuité, de ligne directrice majeure dans l’histoire de l’art. Nous avons souvent en nous la conviction que l’histoire a un sens, marque une progression vers quelque chose, que chaque génération s’appuie sur la précédente pour avancer. Il en serait ainsi pour l’art, l’apogée se situerait chez les impressionnistes pour les plus conservateurs, dans l’art ultra-contemporain pour les plus engagés, et finalement chaque âge ne serait là que pour servir de support au suivant. En réalité, l’histoire de l’art me semble marquée par une série d’allers-retours, de ruptures et d’hésitations. Je ne suis pas du tout certain que Picasso se situe à un rang plus élevé dans l’histoire de l’art que Fra Angelico, que Gauguin marque un « progrès » par rapport à Chardin, que les œuvres de Pollock soit plus intéressantes que les magnifiques fresques figurant sur une certaine tombe de Thèbes, que Le Corbusier ait fait mieux qu les architectes de l’Alhambra à Grenade.

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Le Mont Saint-Michel

Par ailleurs, la tendance actuelle est de s’intéresser à ce qui est original et, par conséquent, à croire que cette recherche de l’originalité et de la nouveauté fut le moteur principal des artistes. Il est exact qu’aujourd’hui, bon nombre de créateurs contemporains cherchant à se faire reconnaître essaient de s’affranchir à tout prix de ce qui a déjà été fait et veulent marquer leur temps par une oeuvre absolument inédite. En réalité, la mise en perspective des œuvres d’art montre, à mon sens, que les grands artistes du passé ont surtout été motivés par la volonté de faire mieux, ce qui est très différent. Cette quête de la perfection, impossible à assouvir, a parfois conduit à des nouveautés techniques et artistiques fantastiques, mais je doute fort que Le Caravage ou Michel-Ange, par exemple, aient voulu au fond d’eux marquer leur époque par la seule volonté de faire quelque chose de purement original. Leur sensibilité les a certainement amené sur des voies bien particulières, mais je crois qu’ils voulaient avant tout réaliser une oeuvre sublime.

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Mosaïque romaine – Tunisie

Enfin – et ce point est lié au précédent – on est frappé par l’importance qu’a peu à peu pris l’artiste par rapport à son oeuvre. Aujourd’hui, des artistes sont plus connus que leurs créations. Quelle différence avec une époque où l’oeuvre était au centre de tout ! Qui connaît les architectes de nos cathédrales ? Encore faut-il distinguer les artistes dont le nom est connu parce que leurs créations sont magnifiques et les artistes qui se sont efforcés de se faire connaître au moyen de leurs œuvres. Et l’on touche là à un aspect essentiel, je crois, de l’histoire récente de l’art : l’orgueil de l’artiste qui tient à s’affranchir de toute référence en vue d’exister pour et par lui-même. Il existe encore de nos jours, Dieu merci, d’excellents artistes mais je vise ici ceux que l’on met systématiquement en avant, ceux qui sont promus à toutes forces par des institutions officielles parce qu’ils sont dans la transgression et la nouveauté, les critères de Beauté et de perfection étant devenus totalement hors-la-loi.

Il serait trop long et très polémique de s’étendre encore davantage sur ce sujet, mais je renvoie, pour ceux que cela amuse, vers cette note : http://www.damiencolcombet.com/archive/2010/03/30/la-grande-falsification.html

Histoire de l’art – E.H. Gombrich – Ed. Phaidon – 2001 – 688 p. – Existe également en édition poche.

« CHASSES EN MER » DE FLAMENT-HENNEBIQUE

Ma précédente note parlait de ce grand illustrateur qu’était Joseph Oberthür. J’ai trouvé récemment sur internet, à un prix très abordable, un charmant petit livre bien connu des chasseurs : « En suivant mon fusil« , de Robert Flament-Hennebique. Réédité en 1939 aux Editions de la Bonne Idée, cet ouvrage raconte quelques souvenirs de chasse, toujours amusants, de l’auteur, industriel parisien à la plume fort jolie.

Il est illustré par quelques-uns des plus grands noms du dessin de chasse : Malespina, de Poret, Mérite et… Oberthür.

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Je ne résiste pas au plaisir de vous faire lire une partie du chapître « Chasses en mer« , qui évoquera bien des souvenirs non seulement aux chasseurs en bateau – sans doute bien rares – mais aussi et surtout aux pêcheurs et plaisanciers mal aguerris.

« Vous êtes sur le quai, en conférence avec un pêcheur narquois qui est de son propre aveu le plus fin marin du pays. Rendez-vous est pris pour le lendemain à une heure impossible : « à cause de la marée… » mais j’incline à penser que les gens de mer ne sont pas fâchés de mettre le Parisien en état de moindre résistance pour lui assurer, à défaut de gibier, le souvenir attendri d’un formidable mal de mer.

Vous voilà donc sur le quai à deux heures du matin. C’est peut-être une bonne heure pour se coucher mais c’en est assurément une bien mauvaise pour se lever. Il fait froid. Un froid humide qui vous glace l’échine. Il pleut probablement aussi et la pluie de mer méprise les imperméables citadins. Enfin, inhabitué de vous lever de si bon matin, vous n’avez rien pu avaler et votre estomac, qui flaire déjà la houle, vous prévient loyalement qu’il ne faut pas compter sur lui.

Tous les éléments d’une excellente partie de plaisir sont donc réunis..

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Le résultat dépasse les espérances. Vous embarquez parmi des objets hétéroclites aux angles agressifs, glissez sur le pont gluant, trébuchez dans des gouffres ouverts sous vos pas, et parvenez enfin à vous assoir, la cheville tordue et le ciré en lambeaux, sur une arête aiguë qui vous scie les fesses.

L’amarre est larguée. Le moteur tourne, après quelques coquetteries, en exhalant cette bonne odeur d’huile brûlée qui contribuera puissamment à la rupture d’un équilibre stomacal déjà bien compromis.

Enfin, le bateau sort des passes. Il s’ébroue joyeusement. Une grande houle plaque ses embruns sur le cuir du marin debout à l’arrière, la pipe à la bouche, les mains dans les poches et la barre entre les genoux. Bientôt va sonner l’heure du Destin, car il a des casiers ou des filets à relever. Ce sont peut-être les siens, vous n’avez rien à dire… Supportez donc en silence le bouchonnement de l’esquif immobilisé en travers de la lame dont il épouse docilement les ondulations changeantes, car la mer est mauvaise. Bien entendu.

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On repart enfin. Mais le pêcheur se désintéresse de la chasse. Vous pouvez tirer ce qui passera, bien sûr, mais aucune puissance au monde ne l’empêchera de larguer son chalut ou de tirer ses lignes à maquereaux et comme, pour ce faire, il faut marcher en ligne droite, les évolutions pour ramasser le gibier, si par extraordinaire il y en a, sont absolument impossibles.

En voilà pour une dizaine d’heures, car si la marée oblige à partir tôt, elle ne permet jamais de rentrer de bonne heure. Et quand le matelot goguenard vous aura déposé par la peau du ciré sur un quai étonnamment stable et touchera sans vergogne le prix de sa forfaiture, vous aurez l’impression réconfortante d’en avoir eu pour votre argent.

Voilà la chasse en mer. »

Ah ! Cette odeur de fioul de bateau à l’aube…

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« L’ARCHE DE BABYLONE » (LE ZOO DE BAGDAD)

Voici un livre passionnant dont je vous conseille la lecture, et pas seulement si vous aimez les animaux et les zoos :

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Comme l’indique le sous-titre, c’est le récit du sauvetage du zoo de Bagdad en 2003 à l’initiative d’un Sud-Africain, Lawrence Anthony. Voici la fiche de présentation sur le site des « Editions Les 3 Génies » : 

Tous les amoureux des animaux et de l’aventure ne pourront qu’être conquis par le récit captivant et véridique du sauvetage du zoo de Bagdad, au milieu du chaos, des dangers et de l’incertitude d’une ville en guerre. Refusant que les lions, ours et autres pensionnaires du zoo de Bagdad soient les victimes des guerres humaines, Lawrence Anthony s’est engagée dans une mission qui l’amène, entre chars Abrahams et tirs de soldats irakiens, à faire travailler ensemble irakiens et américains au nom du respect et de l’amour des animaux. C’est avec bonheur que l’on découvre comment furent sauvés de la boucherie les derniers purs sangs arabes de Saddam et avec jubilation que l’on prend part à la traversée de Bagdad en guerre par des autruches, un dromadaire et des ours, sous le regard amusé de la population et des soldats. Au final, ce livre constitue un témoignage d’amour pour les animaux et d’humanité qui ne pourra que rendre profondément optimiste, quel que soit son âge.

LE LIVRE

Quand la guerre d’Irak a commencé, Lawrence Anthony, défenseur de la nature, était hanté par une pensée : quel serait le destin du zoo de Bagdad, pris entre deux feux au centre de la ville ? Il décida de s’y rendre alors même que les combats continuaient. Lorsqu’il arriva sur place, ses pires craintes se vérifièrent. La violence des combats et le pillage incontrôlé avaient causé la mort d’un grand nombre d’animaux.

Fort heureusement, il y avait des survivants. Même au plus fort de la bataille, des soldats américains avaient pris le temps de s’en occuper et quelques employés du zoo étaient revenus travailler malgré les fusillades incessantes. Ensemble et en dépit de la méfiance et des préjugés de tous bords, Américains et Irakiens s’organisèrent pour maintenir en vie les animaux qui avaient échappé aux bombes et aux pillards.

L’Arche de Babylone est la chronique d’un zoo détruit par le chaos et transformé en un parc paisible grâce aux efforts considérables d’un homme dont l’objectif était de maintenir les animaux en vie et de ramener la sécurité. Au long du livre, Lawrence Anthony raconte notamment comment il a soigné un groupe de lions ayant appartenu à Uday Hussein, le fils de Sadam, fait fermer un zoo privé servant à alimenter le marché noir et sauvé les purs-sangs arabes de l’ex-dictateur cachés dans une écurie d’Abu Ghraib.

Vivre à Bagdad fut une expérience unique qui permit à Lawrence Anthony de faire de L’Arche de Babylone une histoire chaleureuse et extraordinaire sur la façon dont des défenseurs des animaux, des soldats et des civils ont balayé leurs différences et se sont unis pour reconstruire un zoo, seul vrai signe d’humanité au milieu de la guerre.

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Ce livre est très intéressant à plusieurs titres. Il évoque d’abord l’intérêt du clan de Saddam Hussein pour les animaux – en particulier les fauves et les chevaux – et les zoos, qu’ils soient privés ou public. Je ne dis pas « amour » des animaux mais « intérêt » car les bêtes n’étaient pas toujours bien traitées et le pouvoir tolérait trafics et ménageries sordides, où les animaux vivaient dans des conditions atroces, tel cet ours dont le plafond de la cage était si bas qu’il avait le haut du crâne tout écorché. Ce livre pose également la question de l’importance des priorités : est-il bien raisonnable de risquer sa vie – réellement et à de nombreuses reprises – et celle des autres pour quelques animaux alors que le pays est en guerre, que les Irakiens connaissent la famine, que l’avenir du pays est en question ? On comprend au fil des pages que c’est effectivement fou, mais que, heureusement, le sauvetage du zoo de Bagdad se termine bien et qu’il ne s’est pas fait au détriment d’autres enjeux plus importants.

Cet ouvrage nous parle aussi de la bêtise humaine, même de la méchanceté gratuite, vis-à-vis des animaux, phénomène que tous les gardiens de zoo connaissent hélas. Dès le début de la guerre, la plupart des animaux du zoo ont été tués, parfois pour nourrir les habitants de Bagdad – ce qui peut d’une certaine façon se comprendre – mais souvent par simple jeu. Dans une autre ménagerie, les gens faisaient boire régulièrement de l’alcool à l’ours brun.

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Mais l’une des richesses du livre est aussi – et cela n’a plus rien à voir avec les animaux et le zoo – de décrire la vie quotidienne dans Bagdad en guerre : les pillards, qui chaque nuit volent les aménagements réalisés au zoo, les nuits où les tirs et les explosions rendent le sommeil impossible, les snipers et les balles perdues dans les rues, les marchés à la sauvette et les trafics, le rôle de l’armée américaine, des agences de presse, des « mercenaires », la peur des habitants, les règlements de compte, etc.

« L’Arche de Babylone – L’incroyable sauvetage du zoo de Bagdad« 

Lawrence Anthony avec Graham Spence -Editions Les 3 Génies – 2007 – 230 p.

Ce lvre se trouve facilement sur les sites des bouquinistes.

« LES DERNIERS RHINOCÉROS » DE LAWRENCE ANTHONY

Il y a quelques mois, en mars 2013, je vous recommandais un livre passionnant, « L’Arche de Babylone », racontant le sauvetage du zoo de Bagdad par Lawrence Anthony.

Est sorti récemment un autre livre du même auteur : « Les derniers rhinocéros« . Il raconte cette fois la volonté de L.Anthony de sauver les derniers représentants d’une sous-espèce de rhinocéros blancs d’Afrique, la sous-espèce dite du Nord (« Ceratotherium simum cotoni« ), par opposition à celle du Sud (« Ceratotherium simum simum« ).

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Il reste environ 12 000 rhinos blancs du Sud dont 750 en captivité, où ils se reproduisent (on peut en voir dans de nombreux zoos français dont Sigean, Beauval, Montpellier, etc.) alors qu’il ne reste que quelques exemplaires en captivité de la sous-espèce du Nord, dans un zoo tchèque où elle a du mal à se reproduire, et peut-être une quinzaine à l’état sauvage dans la réserve de Garamba en RDC (ex-Zaïre).

Or le braconnage qui s’est considérablement intensifié ces dernières années fait des ravages dans les populations de rhino du Sud mais également du Nord. Le kilo de corne de rhinocéros se vend aujourd’hui plus cher que l’or, ce qui permet aux braconniers commandités par de riches Asiatiques de mettre en oeuvre des moyens importants pour s’approprier ces cornes : hélicoptères, fusils puissants ou mitrailleuses, corruption de fonctionnaires, etc.

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La réserve de Garamba est située au coeur d’une zone de conflit entre l’armée congolaise et les redoutables rebelles de l’ARS (Armée de Résistance du Seigneur), conflit qui a entraîné de gigantesques déplacements de population (deux millions de réfugiés), des massacres (environ 150 morts par semaine), une misère épouvantable dont celle des enfants-soldats. Pour vous en persuader, reportez-vous à cette page : http://fr.wikipedia.org/wiki/Arm%C3%A9e_de_r%C3%A9sistance_du_Seigneur

Les dirigeants de l’ARS, dont Joseph Kony, sont recherchés par la Cour pénale internationale de La Haye.

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Rhinocéros blanc – Bronze (épuisé)

Dès lors, comment sauver 15 malheureux rhinos dans une des zones les plus dangereuses de la planète, qui plus est dans une réserve que les gardes ont déserté pour « sauver leur peau » et où les braconniers sont donc tranquilles pour achever leur triste besogne ?

Je ne dévoilerai pas ici l’issue de l’aventure – l’auteur a-t-il ou non réussi à sauver les derniers rhinocéros du Nord ? – mais elle aura mené Lawrence Anthony bien plus loin qu’il ne l’imaginait au départ, le forçant à devenir acteur des négociations de paix au Congo.

Ce livre se lit d’une traite, comme un polar. Je le recommande vivement. Je vous incite également à visiter le site de cet incroyable Sud-Africain qu’est L.Anthony : http://www.lawrenceanthony.co.za/

« Les derniers rhinocéros » – Lawrence Anthony avec Graham Spence – Editions Les 3 génies – 2012 – 372 p. – 19,90 €