LA VIE D’EMMANUEL FREMIET (1ère partie)

Dans ma note du 19 mars 2012 sur mes dernières acquisitions de livres, je mentionnais le livre de Philipe Fauré-Frémiet paru en 1934 chez Plon dans la collection « Les maîtres de l’art » : « Frémiet« .

Ce livre, que l’on trouve facilement sur les sites de ventes d’occasion, est si intéressant que je souhaite vous en faire partager quelques passages, agrémentés de photos de ses œuvres.

Bronze Colcombet livre Frémiet

Emmanuel Frémiet est né à Paris en 1824 (Barye avait alors 29 ans) et mort à Paris également, en 1910 (35 ans après la disparition de Barye). Il fut le beau-père du grand compositeur Gabriel Fauré.

Les aléas de l’existence font que la famille de ce grand artiste, bien avant sa naissance, était déjà marquée du sceau de la sculpture. En effet, au début du premier Empire, le sculpteur Rude (à qui l’on doit La Marseillaise de l’Arc de Triomphe) a 20 ans. Il rencontre par hasard Monsieur Frémiet, directeur des Contributions à Dijon et qui vient de perdre son beau-père. M.Frémiet installe Rude chez lui et lui commande le buste du défunt. Se rendant compte du grand talent du jeune homme, M.Frémiet jouera pour lui le rôle de protecteur, lui payant sur ses propres deniers un remplaçant lorsque le tirage au sort désigne Rude pour entrer dans la Grande Armée. Lorsque ce M.Frémiet disparaîtra, Rude sculptera son médaillon, mystérieusement disparu depuis. Ce Frémiet avait un frère, Jacques, qui s’installa dans l’Ain et dont le fils Théophile-Auguste est le père d’Emmanuel Frémiet.

En résumé, le sculpteur Frémiet avait pour grand-oncle le généreux protecteur de Rude.

Bronze Colcombet Orsay

En 1823, (Théophile)-Auguste Frémiet demande la main de Joséphine Frochot. Le sculpteur vouera une admiration sans borne à sa mère. Il considère qu’elle l’a « créé deux fois : physiquement et spirituellement ». La voici décrite par Philippe Fauré-Frémiet :

« Mme Frémiet n’était ni grande ni forte. C’était une frêle créature aux traits réguliers et fins. Douée d’une extrême sensibilité, perpétuellement frémissante, jamais résignée, déclarant qu’il fallait toujours aller plus haut, elle avait une fermeté d’âme qui pouvait toucher parfois jusqu’à l’intransigeance, sans exclure, par ailleurs, toute la subtilité d’une infinie tendresse. »

Auguste Frémiet, son mari, donc le père d’Emmanuel, était visiblement instable, partagé entre des rêves de grandeur pour lui et ses deux fils et une paresse, une arrogance confondantes. Il est d’ailleurs étonnant de trouver tant de point commun dans l’enfance très dure, au bord de la misère, de Frémiet et celle de Rosa Bonheur, dont le père abandonna la famille pour rentrer dans un phalanstère, laissant mourir sa femme et se disloquer sa famille.

Les révolutions du XIXème marquèrent également les jeunes années de ces deux artistes. En juillet 1830, à 6 ans, descendant chercher comme chaque matin un peu de bouillon à l’épicerie, il entendit siffler les balles dans la rue et vit un cadavre. Son père vint le chercher mais sa mère, plus tard, ne craignit pas de l’emmener dans les rues les plus dangereuses, près des barricades : « cette jeune femme avait l’âme emplie par l’ardeur du siècle, misère et danger lui semblaient une fameuse école, à ne pas rechercher mais à ne pas craindre » écrit l’auteur.

Colcombet bronze ancien Frémiet

Une anecdote montre bien l’inconséquence paternelle : en 1834, alors que le futur sculpteur a 10 ans, Mme Frémiet parvient, sur recommandation, à rentrer à l’hôpital comme surveillante et, grâce à ses qualités, elle devient rapidement une surveillante générale très appréciée. S’ouvre alors une période heureuse et de relative prospérité puisque la famille est logée à l’hôpital. Le père décide que son fils doit recevoir la meilleure éducation qui soit : il est inscrit au lycée Henri-IV et suit également les cours d’une pension renommée où il apprend notamment le maniement des armes. Mais tout est gâché par Auguste Frémiet qui « consacre, pendant ce temps, ses moments perdus à composer d’ingénieux pamphlets contre le directeur de l’hôpital »… La famille est priée de quitter les lieux et c’est la débâcle.

Colcombet bronze ancien Frémiet

A 12 ans, Frémiet doit travailler. Il rentre comme apprenti chez un peintre en bâtiment, où il est l’esclave des ouvriers, devant porter des pots de plus de 20 kg. A tel point qu’un jour, malmené par un ouvrier, il sort de sa poche un couteau, l’ouvre et menace de tuer le peintre (il a 13 ans !).

Les commentaires de Philippe Fauré-Frémiet  (d’un style excellent, comme tout le livre) sont intéressants :

« Cruelle année d’apprentissage qui laissa dans le cœur de Frémiet une sorte de haine aristocratique du peuple. Il aimait la foule, et toute misère dont le destin seul est coupable trouvait secours auprès de lui, mais il exécrait cet orgueil trivial par quoi tant d’impuissants se consolent de leur médiocrité en niant le mérite. Il n’admettait ni la paresse ni la lâcheté et ne pardonnait que difficilement la sottise qu’il méprisait surtout. C’est que, de l’abîme où il se trouvait à 12 ans, il s’éleva par ses propres forces, avec le seul appui d’une mère malheureuse. »

Frémiet dessine sans cesse, chez lui ou chez Mme Rude. A 13 ans, il obtient le 1er prix d’entrée contre 200 candidats à l’Ecole des Arts décoratifs. A 15 ans, il remporte au Concours annuel le 2ème prix de dessin copié dans la catégorie Figure, et, à un autre concours, le 1er prix dans la catégorie Animaux. Tout cela sous les railleries de son père qui passe à la maison de temps à autre et se moque des rêves de grandeur que forme Mme Frémiet pour son fils.

Dans son livre, Philippe Fauré-Frémiet reproduit des dessins de Frémiet et l’on ne peut qu’admirer son talent et, parfois, son humour. Ainsi d’un coq qui contemple la cheminée où rôtissent 3 poulardes et qui est sobrement intitulé : « Un veuf » !

A 16 ans, le jeune garçon entre comme apprenti lithographe dans l’atelier du peintre Werner au Muséum : il y reproduit sur la pierre, d’après les planches originales, squelettes, organes, muscles de l’homme et des animaux. On voit immédiatement tout le profit qu’il en tirera plus tard pour la sculpture, qu’il commence alors.

Colcombet bronze ancien Frémiet

La vie de Frémiet n’est pas facile : il se lève tôt pour se rendre à la ménagerie du Muséum et y réaliser ses premiers ébauches, puis il commence sa journée de travail et enfin, après le dîner frugal, il suit les cours de dessin. Le grand Rude apprécie les travaux de Frémiet et lui ouvre son atelier le soir.

A 18 ans, grâce à son talent, son travail acharné et aux conseils de Rude, il devient ouvrier chez un sculpteur reconnu. Frémiet ne dit jamais son nom pour des questions de discrétion fort louable : le fils du patron avait renoncé aux sujets pieux de son père pour se consacrer à la sculpture animalière et détacha Frémiet à son service. Lorsque ce dernier avait terminé un sujet, le maître le prenait et sans y faire aucune retouche le signait de son nom !

Le soir, Frémiet travaille pour le musée Orfila : il peint des pièces d’anatomie comparée moulées sur nature. Sa réputation commence à s’étendre et il est recruté par le Docteur Suquet qui exposait des cadavres restaurés, peints, aux yeux de verre, que l’on eut dit vivants :

« Le chef-d’oeuvre de Suquet – et le sien – fut certaine charbonnière dépecée et jetée en Seine par son mari, puis repêchée et si bien reconstituée et restaurée, que sa beauté passa toutes les espérances, tous les rêves de coquetterie que, de son vivant, elle avait pu former ».

A 19 ans, Emmanuel Frémiet fait son premier envoi au Salon : une gazelle.

Frémiet n’est certes pas riche mais commence à sortir de la misère. Il gagne un peu d’argent mais sa mère le met en garde dans une lettre admirable, qu’il garda toute sa vie :

« Il est de mon devoir de t’avertir, quand je te vois dominé par un penchant dont le résultat peut être préjudiciable à ta tranquillité, car crois bien, mon cher enfant, que toutes les représentations que j’ai pu te faire étaient toujours pour toi seul que je voudrais tant voir heureux.

Raisonnons un peu, où est le bonheur ? Partout, quand on sait le trouver. Je crois que tu ne te plains pas de ton sort ; un seul point fait donc parfois ton désespoir, c’est ce désir d’argent.

C’est donc là seulement que tu dois t’observer et combattre une faiblesse qui ne peut plus, à ton âge, être considérée comme enfantillage et qui, si tu n’y prenais pas garde, te conduirait à de tristes résultats, crois-en mon expérience ; de là l’égoïsme, l’amour-propre blessé et tant d’autres choses que je ne te déduirai pas.

Regarde un peu ma vie, mon cher ami, et juge des combats qu’il m’a fallu supporter. Mais toujours je suivais la ligne droite que je m’étais imposée ; ce n’est que cela qui vous donne le contentement. Quand tu veux faire un travail, quelle persistance tu y mets ; n’obtiens-tu pas presque toujours un résultat ? Fais donc en sorte de comprendre que la société exige un peu pus et qu’il faut beaucoup faire pour elle. »

Morale janséniste du XIXème ? Non, assurément, il serait heureux que de nos jours ce genre de discours soit davantage prononcé et entendu…

Colcombet bronze ancien Frémiet

Emmanuel Frémiet rencontre Marie-Adélaïde Ricourt, qui a 16 ans. Quinze jours après leur première rencontre, les jeunes gens se fiancent. Ils se marieront en avril 1854. Emmanuel Frémiet trouva là une remarquable épouse, intelligente, sensible, qui lui fut d’une grande aide.

La carrière de Frémiet est lancée : elle ne s’arrêtera plus, sauf pour de courtes éclipses qui lui font rechercher des commandes afin de pouvoir vivre.

Suite d’ici quelques jours…

LA VIE DE ROSA BONHEUR

Bien avant de découvrir l’immense talent de son frère Isidore, j’ai toujours particulièrement aimé Rosa Bonheur (1822-1899). Est-ce d’abord grâce à son merveilleux patronyme ? Est-ce dû à l’éblouissement devant le très grand « Labourage nivernais » exposé aujourd’hui au Musée d’Orsay ? Est-ce pour sa passion envers les moutons et les bovins ?

Je ne sais mais j’ai toujours été particulièrement touché par ses peintures et ses bronzes, même si hélas ceux-ci sont en nombre réduit puisque Rosa laissa volontairement le champ libre à son frère Isidore.

J’avais déjà le beau livre illustré « Rosa Bonheur », édité par le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux et William Blake and Co. Edit. mais quelle joie en découvrant il y a quelques jours la parution d’un nouveau livre « Rosa Bonheur – une artiste à l’aube du féminisme » de Marie Borin (Pygmalion – 444 p. – Mai 2011 – 23,90 Euros).

Je n’en ai encore lu qu’un quart mais j’ai bien du mal à le quitter tant il est intéressant. J’ai un peu craint, à la lecture du titre, une appropriation ultra-féministe au mépris de la réalité, mais au contraire, l’auteur s’attache à revenir à la « vraie » Rosa, intelligente, déterminée, indépendante, mais humble, généreuse, droite et lucide.

J’ignorais combien l’enfance de Rosa avait été malheureuse et à quel point elle en a été marquée. Sa mère, née de parents inconnus, découvrit à la mort de son oncle bien aimé et protecteur, Jean-Baptiste Dublan de Lahet, que celui-ci était en fait son père et les papiers lui révélant l’identité de sa mère disparurent mystérieusement dans les 48 heures du décès.

A 11 ans, Rosa perdit cette mère adorée et très courageuse, âgée de seulement 37 ans. Son père avait pratiquement abandonné sa famille pour rentrer dans une communauté saint-simonienne qui, il faut bien le dire, était quasiment une secte. A la dissolution de cette communauté, Rosa retrouvera son père, mais vivra comme un déchirement son remariage. Heureusement, elle se lie d’amitié avec la famille Micas, dont la fille, Nathalie, et Rosa ne se quitteront plus jusqu’à la mort de la première. Marie Borin combat d’ailleurs la thèse de l’homosexualité de Rosa Bonheur, qui fût souvent demandée en mariage mais refusa toutes les propositions, hantée par le malheur de son enfance et surtout de sa mère.

Extrait :

Le talent de Rosa éclate alors qu’elle est encore très jeune. Les œuvres qu’elle présente au Salon sont immédiatement et unanimement saluées, et lui valent une très grande notoriété, en France et en Angleterre, puis aux Etats-Unis, où elle fait des rencontres étonnantes. D’ailleurs son mode de vie est assez excentrique. En particulier, elle ne peut se retenir d’acheter toutes sortes d’animaux qu’elle héberge comme elle peut : moutons, chèvres, cerf, lionne, taureau et vaches (qu’elle ne parvient pas à ramener d’Angleterre), etc.

Extrait :

Elle est la première femme artiste décorée de la Légion d’honneur ; elle rencontre l’Impératrice Eugénie (qui débarque à l’improviste à son atelier), Napoléon III et le Prince impérial, le Président Sadi Carnot, la Reine Isabelle II d’Espagne ; elle devient amie de Barye, Mêne, Cain, de bien d’autres grands artistes.

On a beaucoup parlé de l’autorisation qu’elle reçut de la Préfecture de police de pouvoir s’habiller en pantalon. En réalité, comme on peut le lire ci-dessous, Rosa Bonheur n’en tire aucune gloire et ne revendique rien à ce sujet précis, mais elle a une haute idée de la dignité de la femme et tient à ce que celle-ci soit considérée selon cette dignité, ce qui n’était pas toujours le cas à l’époque. Nul doute que son très fort caractère sût imposer cette volonté lorsque c’était nécessaire.

Extrait :

Je conseille donc vivement ce livre captivant et attachant. Il serait idéal d’avoir sous la main, lors de sa lecture, le livre précité édité par le Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

Et pour terminer, une anecdote pour ceux qui sont agacés de voir le nom de leurs œuvres déformé dans les expositions, catalogues et salles des ventes : le fameux tableau « Labourage nivernais » fut présenté au Salon de 1849 sous le nom de… « L’abordage nivernais » !

Colcombet maison Rosa Bonheur

Château de By à Thomery, près de Fontainebleau – Ancienne propriété de Rosa Bonheur

Colcombet maison Rosa Bonheur

LES DÉGÂTS CAUSES PAR LES ELEPHANTS

Lorsque je suis allé passer une semaine dans une réserve de chasse au Burkina Faso, il y a quelques années, j’ai été frappé par le nombre d’éléphants présents et surtout par les dégâts causés à la nature par ces pachydermes : arbres déracinés, baobabs dont l’écorce avait été arrachée, mares endommagées… Dans certaines zones, on aurait dit qu’une tornade était passée.

J’en ai discuté avec un chasseur retourné tout récemment sur cette zone : il m’a dit que les éléphants étaient désormais si nombreux dans cette réserve qu’ils en sortaient fréquemment pour dévaster les greniers des paysans, soulevant le toit de ces frêles constructions et se servant comme dans une bonbonnière.

Du coup, pour survivre – le Burkina est un des pays les plus pauvres du monde – les pauvres agriculteurs se défendent comme ils peuvent et attaquent les éléphants avec des sagaies ou de vieux fusils, armes assez inefficaces mais qui irritent fortement les éléphants. Cet ami chasseur m’a dit qu’en conséquence, les éléphants chargeaient systématiquement les hommes lorsqu’ils les croisaient dans la réserve, à pied ou en voiture, et qu’il fallait donc redoubler de vigilance.

J’ai lu récemment un petit livre très intéressant qui relate exactement les mêmes faits, mais dans la bouche d’un pisteur peul ayant passé sa vie tout près de la réserve où était cet ami chasseur. Ce pisteur est en réalité métis puisque son père était français et sa mère peule. Son nom complet est Rasmané Paul Barry de Lesguenec !

Même si, comme moi, vous n’êtes pas chasseur, je vous conseille vivement la lecture de ce livre très intéressant. En voici un extrait.

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« Souvenirs d’un pisteur peul » – Rasmané barry – Editions du Markhor – 2004 – 206 pages

CHURCHILL EN AFRIQUE

Winston Churchill (1874 – 1965) accomplit une tournée en Afrique de l’Est à l’automne 1907, alors qu’il était tout jeune sous-secrétaire d’Etat aux Colonies. A ceux qui aiment cette région (Somalie, Kenya, Tanzanie, Mozambique et autres, qui ne portaient pas ces noms-là à l’époque), je recommande la lecture du très intéressant petit livre relatant cette aventure.

Colcombet Churchill en Afrique

On est avant tout frappé de la maturité de ce voyageur de 33 ans, capable de mettre les événements et les pays en perspective, de porter un jugement intelligent et de prendre beaucoup de recul sur ce qu’il voit.

Churchill fait preuve d’un certain humour anglais, dans le style d’ailleurs de Gerald Durrell. Enfin, son style est très agréable. Pour mémoire, Churchill reçut le prix Nobel de littérature en 1953 pour l’ensemble de son oeuvre.

Le livre étonne également par la liberté de ton vis-à-vis du colonialisme et le respect des Africains, ce qui ne devait pas être si courant au début du XXème siècle.

Voici quelques extraits.

En premier lieu, un passage amusant :

« Si vous tombez à l’improviste, sans arme, sur six ou sept lions, tout ce que vous avez à faire – selon les informations que j’ai reçues – c’est de leur parler fermement et ils vont s’enfuir, surtout si vous leur jetez quelques pierres pour accélérer le mouvement. Les plus hautes autorités recommandent toutes cette procédure ».

Sculpture Colcombet bronze lion lionne Afrique

Grand lion marchant – Terre de D.Colcombet

Cela me fait un peu penser aux instructions données, au Québec, aux visiteurs des parcs hébergeant des ours. En cas de mauvaise rencontre, on leur explique ce qu’il faut faire (abandonner un sac, un vêtement, etc.), non sans les avoir prévenu que les ours courent plus vite que les hommes, nagent très bien et grimpent aux arbres (heureusement qu’ils ne volent pas !). Dernier conseil : leur jeter du poivre sur le museau, ce qui pourrait les faire fuir. C’est vraiment l’ultime recommandation…

Un deuxième passage, qui ressemble presque mot pour mot à ce que m’a dit au Burkina-Faso un guide de chasse ayant abattu la veille, à 4 mètres de lui, un lion chargeant :

« Quand il a été chassé de place en place, poussé d’un côté et de l’autre […], la disposition naturellement amène du lion tourne à l’aigreur. Tout d’abord, il se met à gronder et à rugir face à ses ennemis, afin de les terrifier et de les forcer à le laisser en paix. Finalement, quand chaque tentative de persuasion pacifique a échoué, il s’arrête brusquement et propose d’engager la bataille. Une fois qu’il en est arrivé là, il ne fuira plus. Il a l’intention de se battre et de se battre à mort. Il a l’intention de charger jusqu’au bout ; et quand un lion, rendu fou par l’agonie d’une blessure par balle, en détresse du fait d’une longue et pénible poursuite […] finit par se décider à charger, la mort devient l’unique conclusion possible. Des membres, des mâchoires brisées, un corps ravagé de part en part, des poumons transpercés, des entrailles déchirées et saillantes – rien de tout cela ne compte. Ce doit être la mort – instantanée et absolue – pour le lion, sans quoi c’est l’homme qui meurt ».

Zoo de Paris

Et voici un troisième extrait, très étonnant si l’on se souvient qu’il a été écrit en 1907, en pleine fièvre colonisatrice :

« Qu’en est-il de l’Africain ? Quatre millions de ces hommes à la peau sombre vivent dans les districts du protectorat de l’Afrique de l’Est et sont soumis, entièrement ou partiellement, à son administration. Un nombre plus grand encore d’entre eux vivent au-delà de ces vastes frontières. Quel rôle vont-ils jouer dans la formation de l’avenir de leur pays ? C’est après tout leur Afrique. Que vont-ils faire pour elle et que va-t-elle faire pour eux ?

« Les indigènes, dit le planteur, manifestent une grande réticence à l’idée de travailler, et surtout de travailler régulièrement ». D’autre disent : « Il faut les forcer à travailler ». Nous demandons innocemment : « Les forcer à travailler pour qui ? » La réponse ne se fait pas attendre : « Pour nous, évidemment. Vous pensiez que nous voulions dire autre chose ? ».

Sculpture Colcombet Burkina Faso

Et encore :

« C’est sentir le sol trembler sous ses pieds que de comparer la vie et le lot de l’indigène africain – tranquille dans son abîme de dégradation satisfaite, riche au sens où tout lui manque et où il ne veut rien – avec le long cauchemar d’inquiétude et de privation, de saleté, de tristesse et de misère, éclairé seulement par les éclats d’une connaissance qui torture et d’un espoir qui allèche, ce cauchemar qui constitue la vie de tant de gens pauvres en Angleterre et en Ecosse.

« Cela ne serait pas bien d’avoir beaucoup de « Blancs miséreux » dans ce pays, ai-je entendu dire un jour un gentleman. « Cela détruirait le respect de l’indigène pour l’homme blanc, s’il voyait quels gens misérables nous avons chez nous ».

Sculpture Colcombet Burkina Faso

Voilà, les rôles sont renversés et la civilisation a honte de ses combines en présence d’un sauvage, embarrassée qu’il puisse voir ce qui se cache derrière l’or et la pourpre de la robe de l’Etat et commencer à subodorer la fraude de l’homme blanc tout-puissant. »

Et voilà donc ce qu’à 33 ans écrit Churchill, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies, en 1907.

« Mon voyage en Afrique » – Winston Churchill – Editions Tallandier – 196 p. – 8 Euros

LIVRE : « LA GRANDE FALSIFICATION »

Un petit livre paru récemment fait grand bruit en ce moment dans le monde des artistes, galeries, salles des ventes, collectionneurs et jusque sur le site du libraire en ligne Amazon.fr où les commentaires se répondent. Il s’agit de « La Grande Falsification – L’art contemporain » de Jean-Louis Harouel (Avril 2009 – Editions Jean Cyrille Godefroy – 172 p. – 15 Euros).

Critique art contemporain Colcombet

L’auteur est diplômé de Sciences Po., Agrégé des Facultés de droit, professeur à Paris II, grand connaisseur de la pensée de l’économiste Jean Fourastié et spécialiste de la sociologie de la culture (« Culture et contre-cultures » – 3ème éd. PUF 2002).

Sa thèse n’est pas tout à fait nouvelle mais elle est claire, documentée, illustrée, écrite d’une plume alerte, et par moment le déboulonnage enthousiaste de quelques grandes figures de l’art moderne est très drôle.

En résumé, l’auteur identifie le début de la crise de l’art – il traite essentiellement de la peinture et un peu de la sculpture mais pas du théâtre – à l’irruption de la photographie, qui a fait paniquer les artistes, persuadés que désormais leur travail de transcription du réel disparaîtrait au profit de cette nouvelle technique. S’en est suivie une tentative de sacralisation de l’artiste pour son rôle de medium, voyant, messie, en communication directe avec la nature ou les forces surnaturelles. Alimentée par une certaine philosophie plutôt obscurantiste et essentiellement d’origine allemande (XIXème), cette tendance poussée à l’extrême a abouti à détacher totalement l’artiste de la création. Autrement dit, puisqu’il est adoré en tant qu’artiste et non plus en tant que créateur d’œuvres admirables, il peut faire n’importe quoi – ou même rien ! – et doit même si possible se laisser totalement aller : plus je suis moi, plus on m’aime, donc je ne produis plus aucun effort, aucune idée, aucune recherche et ainsi je serai pleinement moi-même, laissant s’exprimer sans contrainte mon essence divine.

Critique art contemporain Colcombet

Les meilleurs exemples cités en sont d’une part cette exposition il y a quelques années dans une galerie parisienne « branchée » où il n’y avait… rien, les visiteurs étant prié d’entrer deux par deux, de se placer au centre de la pièce, de fermer les yeux et de percevoir les ondes de la création, d’autre part l’exposition par un artiste connu de ses excréments en boîte de conserve (tout ce qui vient d’un dieu est donc digne d’admiration…).

Bien sûr, comme toujours, cette tendance a été récupérée par tous ceux qui y ont vu la possibilité de gagner beaucoup d’argent, soit directement en vendant très cher ce qu’un enfant de 5 ans réaliserait en dix minutes ou ce qu’une usine produit quotidiennement à des centaines d’exemplaires, soit indirectement en bénéficiant d’une publicité massive et gratuite via l’exposition de collections d’art moderne.

En lisant ce livre, je repensais à quelques anecdotes vécues :

– Un jour, en compagnie du Conservateur, je visitais le musée d’art moderne d’une grande ville française. Comme nous étions pressés, la visite se faisait un peu au pas de charge. Poussant la porte d’une salle encombrée de gravas et de sacs poubelles, il s’excusa que les travaux n’étaient pas tous finis. Après réflexion, il fit marche arrière et retourna dans la salle : il s’agissait non pas d’un chantier mais d’une oeuvre d’art… Il en était un peu confus !

– Un artiste-peintre, deuxième Prix de Rome et décédé aujourd’hui, m’a raconté qu’un de ses amis artiste, de nos jours très connu (et dont je préfère taire le nom), avait trouvé dans un magasin de bricolage une sorte de pâte durcissant à l’air libre et l’avait fait déborder d’une valise entrouverte. « Tu vas voir que ces c… là vont l’acheter très cher » disait-il… Pari gagné !

– J’ai présenté un jour mes éléphants en bronze à une galerie d’art lyonnaise. Après avoir regardé le travail de modelage et admiré la fonte, on m’a dit que c’était très bien mais que pour être exposé dans cette galerie, il fallait faire la même chose mais très moderne, avec des angles droit et quelques gros trous en plein milieu…

– Dans le livre d’or de l’exposition Pinault à Dinard, en 2009, il y avait cette perle : « Madoff avait encore beaucoup à apprendre ».

Si l’art n’est plus qu’une idée, est-ce de l’art ? Peut-on réellement dire que la seule fonction de l’art est de « poser question » quand la réponse est immédiate ? Comment peut-on accorder le Grand Palais à un « plasticien » qui se contente d’empiler des montagnes de vêtements ? N’y a-t-il plus aucun grand artiste figuratif contemporain puisqu’aucun n’a droit à une telle enceinte ? Pourquoi le fait d’annoncer que tel artiste « se pose des questions sur la mort », est « interrogé par le temps qui passe » lui donne-t-il automatiquement un statut hors norme alors que mon boucher, le gardien de phare et le PDG de Microsoft se posent les mêmes questions ?

Bien entendu, le livre de de J.-L. Harouel est proche du pamphlet et parfois un peu caricatural, mais il faut s’efforcer – ce qui est facile – de comprendre le message et admettre qu’un petit livre d’environ 170 pages ne peut contenir toutes les nuances qui s’imposent. C’est un livre à lire absolument. Je ne critiquerai qu’un seul passage, celui où l’auteur se moque de la « fièvre créatrice » et de la très grande émotion quasi-surnaturelle de l’artiste lorsque l’oeuvre apparaît entre ses mains de peintre ou de sculpteur. Cette émotion est réelle et n’est pas qu’une posture.

Une chose est rassurante toutefois : j’observe que l’éblouissement devant l’art contemporain se tasse, sans doute après les déconvenues de certains suite à la crise économique, et que les amateurs sont de plus en plus nombreux à dire que le roi est nu…

OSA ET MARTIN JOHNSON

En août 2008, est paru « La beauté du monde » de Michel Le Bris. Belle couverture où l’on peut voir une photo ancienne de deux explorateurs, un homme et une femme, posant derrière le très grand lion que visiblement ils viennent de tuer.

Osa et Martin Johnson Colcombet

Une telle couverture, en tête de gondole, m’avait forcément marqué, mais j’avais quelques réticences à acheter ce livre tant le « filon » des grandes aventures romantiques dans l’Afrique des bêtes sauvages a été exploité, en particulier par les Américains (mais pas seulement). Pour faire vendre, il faut que la recette comprenne une faible femme qui va découvrir le monde sauvage, s’amouracher du rugueux chasseur blanc qui l’a sauvé des fauves et s’offrir quelques aventures avec un bel Africain musclé. Si possible, on y ajoute un incendie, quelques vieux coloniaux racistes et exploiteurs, un aventurier ivrogne et un meurtre. Pourtant, ne fait pas « Out of Africa » qui veut. Et tous les auteurs ne sont pas Romain Gary (« Les racines du ciel ») : ces livres écrits à la va-vite n’ont aucun intérêt.

J’ai fini la semaine dernière par céder à l’attrait de la couverture et à la renommé de l’auteur, Michel Le Bris, bien connu des visiteurs du Festival « Etonnants voyageurs » de St-Malo.

J’ai dévoré le livre en quelques jours (près de 700 pages quand même). A vrai dire, le début m’a justement fait craindre d’être tombé dans le piège des « best-sellers » ci-dessus. Mais non : Michel le Bris connait visiblement les clichés mais s’en détourne chaque fois de la plus heureuse manière.

Osa et Martin Johnson Colcombet

Martin et Osa Johnson

L’histoire raconte la vie d’Osa et Martin Johnson, au début du XXème siècle, couple d’explorateurs cinéastes et photographes, vivant aux Etats-Unis et rêvant de partir à l’autre bout du monde, ce qu’ils font en allant titiller les cannibales de Bornéo. De fil en aiguille, ils finiront par rencontrer tous les grands voyageurs américains du moment et feront un extraordinaire périple au Kénya. Le livre est donc séparé en deux parties très nettes : la vie aux Etats-Unis dans les années 1900-1910 puis l’Afrique, la plus captivante.

Michel le Bris s’est parfaitement documenté et décrit sans erreur la faune africaine, en particulier celle bien spécifique du nord-Kénya : gérénuks, oryx, girafes réticulées, zèbres de Grévy, etc. Tout juste ai-je relevé une petite confusion entre guépard et léopard (c’est ce dernier qui a des griffes rétractiles). Il évoque aussi le nom de quelques grands chasseurs dont j’ai lu les mémoires : Percival, J.A.Hunter, etc.

Colcombet sculpture Namibie

Lever de soleil en Afrique noire

En regardant la liste des oeuvres de Michel Le Bris, j’ai été surpris de lire « Africa, images d’un monde perdu (sur des photographies d’Osa et Martin Johnson ». Et là, surprise, j’ai réalisé que les héros du livre avaient bien existé !

En recherchant sur internet, j’ai découvert que tout ce qu’écrit l’auteur dans « La beauté du monde » est réel ! On peut même voir des extraits de films réalisés par Martin Johnson. Approfondissant mes recherches, jai découvert qu’Akeley, présenté dans le livre comme une sorte de génie fou de la taxidermie et un grand explorateur au pays des gorilles avait existé. Idem de tous les explorateurs décrits. On y retrouve notamment Denys Finch-Atton, l’amant de Karen Blixen (juste citée), et son mari Bror, rendus célèbres par le merveilleux film Out of Africa.

Le livre revêt donc un intérêt supplémentaire : c’est un véritable document sur l’extraordinaire vie des Johnson.

Sculpture bronze Colcombet Namibie

A lire donc, d’autant plus qu’ici ou là, Michel Le Bris sème quelques bribes de philosophie bien sentie. Juste un exemple, mis dans la bouche du père de Martin Johnson :

« On rêve d’un enfant, on l’élève quand il vient, du mieux qu’on imagine, on se sent prêt pour lui à tous les sacrifices, on veut le protéger, et on n’élève jamais qu’un étranger. Qu’on blesse sans le savoir, qu’on tient sans le savoir en cage. Dans la cage de nos projets pour lui, forcément, et puis forcément dans celle de nos préjugés. Mais comment, dites-moi, comment faire autrement ? Pour tous les parents, quand ils regardent leurs enfants, le monde est une menace. Pour les enfants, c’est une promesse… ».

« La beauté du monde » – Michel Le Bris – Grasset – 680 pages – Août 2008 – 21,90 Euros

Lien vers une vidéo relative aux Johnson : https://www.youtube.com/watch?v=QHQ2ats0eJY